Nous avons cru à l’amour qu’il a pour nous.

Meissoune Majri

Comédienne et metteuse en scène, Meissoune Majri s’est attachée depuis 2010 au montage de textes contemporains. Ses premiers projets lui ont permis d’expérimenter une recherche esthétique, un travail des corps, une esthétique visuelle et sonore.
Sa première collaboration avec le comédien Audric Chapus en 2014 a marqué un tournant dans son travail. Ils créent ensemble en 2018 la compagnie 211.
En Tunisie, son pays de naissance, au sortir du printemps de Jasmin la désillusion semble alors généralisée et « fatalisme » le maître mot. Se pose alors la question ; quelles prises potentielles avons-nous sur la réalité ? De ces questionnements naîtront des créations documentées qui interrogent nos réalités et nos rapports avec cette réalité.

"Chambres noires", créé en 2015, interroge au travers notamment de témoignages audio et photo, la sexualité féminine dans sa complexité. Cette forme courte présentée à Tunis dans le cadre du festival Chouftouhonna préfigure le développement du projet « Nous avons cru à l’amour qu’Il a pour nous », qui sera créé en 2020 au théâtre de Liège.
Et que nous reproduisons car il nous interroge sur des questions essentielles et très contemporaines. (dans le numéro 136 de notre revue nous présentons les travaux les plus récents de Meissoune Majri)

Laissons nous porter par les mots de Meissoune Majri

Deux certitudes, être née, être née femme.
Partant de là, une multitude de possibles. Une femme née à Tunis. Elle a 40 ans et revient pour la première fois au pays, seule. Ni père. Ni mère. Ni frère. Personne d’autre qu’elle.
A la redécouverte d’un pays qui n’est plus tout à fait le sien, sans qu’il ne l’ait jamais vraiment quittée. Une nation en proie alors à une révolution. Un printemps agité qui fait écho à une révolution intérieure. C’est le point de départ de ce récit qui s’écrit des deux côtés de la Méditerranée, s’y mêlent les souvenirs d’enfance à Tunis, la famille, l’éducation, les oublis, les dénis, un passé colonial enfoui, un « domptage » réussi. En filigrane la France aussi, sa langue, sa culture, ses idéaux, sa promesse de liberté et son cortège d’ambiguïtés. Dupe d’aucune promesse de quelque rive de la Méditerranée que ce soit, elle pose un regard sans concession sur sa condition de femme, ses petits arrangements, ses petites démissions et dépendances….

Il y quelques mois, j’ai entamé une série d’entretiens auprès de femmes de tous horizons,origines socio-culturelles, âges, origines ethniques…sur les questions de féminité, de rapport au corps, à la séduction, aux hommes. J’obtiens rapidement des heures et des heures d’enregistrements. Quelques thématiques ressortent très fort. Ces témoignages me renvoient évidemment à ma propre féminité. Mais c’est comme s’il me manquait quelque chose, et les questions laissées en suspens me renvoient inexorablement et sans que je sache pourquoi à mon pays natal, la Tunisie.

La Tunisie, c’est le pays où je suis née, c’est aussi le pays où aurait dû être enterrée ma mère. Mais non. Elle est enfouie dans le carré musulman d’un cimetière anonyme de banlieue française, un rappel pour l’éternité de sa place dans ce pays qui est le mien aujourd’hui, un petit carré, isolé du reste, invisible pour les tombes lustrées et fleuries des pensionnaires non-musulmans. À côté pas très loin, mais suffisamment pour éviter les problèmes de voisinage... Je ne suis jamais allée sur sa tombe, je n’y arrive pas. Je ne sais pas pourquoi je n’y arrive pas. J’ai toujours plutôt aimé les cimetières, mais elle, je n’y arrive pas. Pourtant je me suis battue, bec et ongles, pour faire respecter sa volonté, d’être enterrée là-bas. C’est la seule fois où j’ai tenu tête aux hommes de la famille. Ils ne s’y attendaient tellement pas qu’aucun d’eux n’a su quoi répondre.

Quel drôle de combat, faire respecter sa parole, en guérison d’une vie de silence, un pansement sur les plaies ouvertes par mon silence complice. Mais c’est elle qui m’a appris à me taire, c’est d’elle que je tiens ce regard fuyant, incapable de plonger dans celui de son interlocuteur. À quel moment de son histoire cette pudeur et cette retenue sont devenues les seules armes qu’elle avait à opposer à l’injustice et l’autorité ? Son histoire, je l’ai fantasmée. Elle ne m’a même pas laissé l’opportunité de faire le voyage pour me recueillir sur ce qui reste de son corps, et continuer l’enquête sur la terre qui l’a vue naître, et l’a laissée mourir ailleurs.

A la fin, elle s’est voilée. Le jour où elle a compris qu’elle n’inspirait plus aucun désir, quand la bataille devenait trop ardue. Le voile, c’est le signe ostensible de sa défaite. Quand mon père a commencé à regarder ailleurs, ostensiblement lui aussi, elle a cédé aux avances de Dieu. Un amour sans concurrence. Une union où elle n’avait plus à avoir honte de son corps. Avec Dieu, c’est facile. Hygiène et petite gymnastique cinq fois par jour suffisent à entretenir la flamme du désir. Peut-être que l’amour divin, c’est le seul amour auquel elle avait droit finalement, et que ça elle l’a toujours su.

Tu ne dois jamais dépendre d’un homme. Tu ne dois jamais dépendre d’un homme, cette phrase, répétée, martelée, pilonnée. Tu ne dois jamais dépendre d’un homme. Ma mère a gagné son peu de liberté marche après marche, sans violence, un investissement sur le long terme, chaque jour son lot de petites batailles, insignifiantes pour accéder à un peu d’air. Elle a appris à se taire, à étouffer, réprimer, agir dans l’ombre, toujours, à creuser ce tunnel à la petite cuillère, gramme après gramme de terre, pour m’ouvrir la voie.
Oui ce tunnel elle l’a creusé pour moi, pour que je n’aie pas à le faire. Ses ongles ont gratté, ont saigné, pour que les miens gardent leur vernis intact. Jamais de grand combat, d’engagement sirènes hurlantes, pas de coup d’éclat, pas de tribune à l’assemblée, pas d’article tapageur, de manif cheveux au vent.
Mais une conscience accrue de chaque geste de soumission, de chaque silence, la tête baissée, souvent, mais le regard jamais au sol, toujours porté loin le regard, vers la sortie de ce tunnel, que je pourrais à mon tour emprunter sans me casser un ongle.

Oui, mon exemple de femme libre est une femme soumise aux yeux du monde, et dont personne n’a jamais soupçonné la puissance du combat mené, une vie à creuser un tunnel.
Seule cette phrase aurait pu vraiment la trahir : tu ne dois jamais dépendre d’un homme.

Est-ce que j’ai vraiment compris la portée de l’injonction ?
Est-ce que c’est l’injonction elle-même qui n’était pas suffisamment claire ?
Elle a fait de moi une guerrière de l’indépendance matérielle. Elle a juste oublié de m’ordonner de ne pas dépendre affectivement d’un homme.
Et qu’on ne vienne pas me dire que la femme poursuit en son amant l’image du père, mon père est un vieux monsieur, qu’on le laisse tranquille.

Le sexe comme remède à la solitude oui, comme contact social.
L’orgasme ? J’y arrive tellement bien toute seule.
Ma capacité à être libre sera sexuelle ou ne sera pas. Se montrer libérée, émancipée, comme une injonction, se concentrer très fort pour y arriver, assumer une sexualité libre et épanouie, affirmer ma bonne volonté d’intégration par ma capacité à me libérer sexuellement et m’affranchir du patriarcat, en tous cas de celui qui dérange, l’archaïque. La liberté sera sexuelle sans aucun doute, mais de quelle liberté est-ce qu’on parle ? Est-ce qu’on est bien tous d’accord sur le sens des mots. Je ne me suis jamais sentie libre à me retrouver au lit avec un type dont j’avais rien à faire. Mon corps ne se donne totalement, n’accepte de s’ouvrir complètement que dans l’élan tortueux de l’amour. Le reste n’est qu’échange de bons procédés, passage obligé une fois le petit jeu de la séduction enclenché, eh oui, la morale l’exige. Et mon père n’a rien à voir là-dedans. Je crois.

VOIX OFF
Septembre 2019, arrivée à Tunis. Tunis... Le ton est donné. A la douane déjà. Seule passagère à être contrôlée. Il m’avait repérée le douanier. Une femme seule,potentielle célibataire. Peu importe d’ailleurs, créer un contact, fût-ce par le biais du contrôle de passeport.
Trouver un taxi. Facile. Puis la dispute qui s’en est suivie. Ma valise, volant de main en main, le ton qui monte. Et le plus malin de tous, profitant du chaos m’emmène dans son carrosse, les laissant désœuvrés, jusqu’au prochain client.
Tarek le rusé me déconseille l’hôtel que j’ai choisi. Pas assez chic. Et puis impossible d’y accéder en taxi. Il proposait des croisières de la Goulette à La Marsa, Gammarth, Sidi Bou Saïd. C’est en stand by pour l’instant, depuis « euh..ce qu’il y a eu.. ». Il faut aller à Sidi Bou Saïd avec le temps qu’il fait !
Khaled le réceptionniste vient me chercher à Bab Souika. J’ai toujours adoré le nom de cette place. En arabe, Souika sonne comme un petit cri d’oiseau. Il prend ma valise, au revoir Tarek . 20 dinars ça ira ? Oui c’est bien, et nous marchons 10 minutes à travers les ruelles de la Casbah. C’est beau. Il fait nuit. Khaled me dit que le toit est en terrasse et qu’on peut voir tout Tunis de là-haut.
Dans la rue, on me parle en français. Mon style vestimentaire me trahit. Trop pointu pour le quartier je me dis.La terrasse. Je prends des photos. Doser lumière et vitesse, je sais faire maintenant, et la nuit se révèle dans ses détails. Je me dis que je suis perdue un peu. Je scrute les murs façonnés à la va-vite, je hume les odeurs de cuisine qui arrivent de partout. Je sens sur ma peau cet air, qui c’est vrai, ne ressemble à aucun autre. Je cherche des bouts de moi dans tout ce que je vois et sens. Au loin des hommes chantent la Soulemiya . Leur chant envahit tout.La nuit va être douce.
17 septembre 2019, une femme rencontrée à l’hôtel accepte d’être interviewée, rendez-vous est pris l’après-midi même. L’entretien a duré près d’une heure, j’ai du mal à organiser mes questions, je mène maladroitement cette interview. Je sens qu’autre chose m’appelle sans que je sache exactement quoi. Peut-être que j’en attends trop. Je sens que je n’obtiendrai pas les réponses que je suis venue chercher. Elle ne me ressemble pas. Elle ne me ressemble pas plus que les femmes rencontrées là-bas. Je n’étais pas revenue à Tunis depuis le décès de ma mère. Sans elle mes repères sont brouillés et je manque d’assurance. C’est à elle que cette femme ressemble le plus, pas à moi. Qu’est-ce qui nous rapproche ? Qu’est-ce qui nous éloigne ? Je sens que mon rapport à ma féminité s’est modifié depuis sa mort, mais sans vraiment identifier en quoi.
Je n’arrive même plus à savoir pourquoi je suis là

Qu’est-ce que je fais encore là ? Qu’est-ce que je fais là seule ? Qu’est-ce que je croyais ?
Que ces femmes n’attendaient que moi pour libérer leur parole ? Que j’allais arpenter les rues avec l’assurance de leur appartenir ?
Personne ne m’attend ici. Le pays a continué sa course sans moi, sans même sentir mon absence.

Je suis seule et tu me manques. Je porte ton T-shirt gris. Tu vas peut-être le chercher, t’accuser de l’avoir oublié quelque part. Peut-être que tu vas m’en vouloir.
Ton T-shirt, gris, sorti de la machine. Je l’ai sorti délicatement, comme un bout de toi dont il fallait prendre soin, étendu, je l’ai humé, cette odeur de lessive, c’est drôle, c’est ton odeur que j’ai sentie. Ton odeur. J’ai tellement peur de la perdre quand tu t’en vas. D’ailleurs ce
n’est pas une odeur, ce n’est pas ta peau. C’est autre chose, une sensation, qui englobe ça, ton odeur, ta peau, la texture de ta chair, c’est ça quand je dis ton odeur, c’est un peu de ton essence, comme elle me parvient. La vraie, ta vraie essence, je n’y aurai jamais
complètement accès. Et ça c’est le mystère de chaque être. Mes projections de toi, belles ou laides ne sont jamais que filtrées par ma propre essence. La déception n’en est que plus terrible et le bonheur de découvrir ta beauté que plus grand. Je te parle pour ne pas
te perdre. Ce fil qui me lie à toi, cette pelote qui se déroule , de toi à moi. Impossible de prédire son volume, jusqu’où elle peut se dérouler, jusqu’où tu peux aller, jusqu’où je peux aller, sans que le fil se casse, combien elle peut se dérouler..tout ça... parfois c’est la peur, parfois non. Nos peurs. Toi, et tout l’univers. Tout l’univers et toi, toi seul qui te
distingue de l’univers. Ça pourrait rendre fou ça non ? Toi, ni un dieu, ni un astre, toi, au centre de mon univers, et tout tourne autour. Ce serait vraiment drôle. Oui ça me ferait vraiment beaucoup rire que cette histoire de bactéries qui se reconnaissent soit réelle.
Une explication rationnelle de l’amour. Toi, et mes peurs.
Tu sais qu’il existe 56 mots pour dire je t’aime en arabe, je ne les connais pas. Ça nous donnerait 56 jours d’avance, mais non. On n’est pas très bavards tous les deux, je veux dire, au fond. Alors laisser aller, lire dans le non-mot. Avec toi chaque mot qui n’est pas précieux et qui sort de moi, me blesse....Les vrais mots. Avec toi, je voudrais les vrais
mots.

Je n’avais jamais remarqué cette affichette. Il est interdit aux couples non mariés de partager une chambre double. Des documents d’identité vous seront demandés. Pas de sexe avant le mariage hein ? Mais ici, même les murs des bâtiments-vestiges de la colonie suintent le sexe. Ça sent le foutre à chaque coin de rue. J’ai peur d’attaquer une nouvelle journée d’errements. Je ne sais pas par quel bout prendre ce pays. Tunis m’ôte toute confiance en moi, on doit s’apprivoiser toutes les deux.
Je comprends enfin que mon rapport avec ce pays s’est construit sur une légende, un fantasme familial, une vision archaïque et figée d’avant l’exil.Je me sens à l’image de Tunis, arabe mais dont l’identité architecturale est celle des Français qui l’ont colonisée.
J’ai peur d’aller frapper aux portes des maisons familiales mais tout mon être est en attente. Je suis passée tout près de la maison de mon enfance, ils ont remplacé le vieux portail rouillé, la route est goudronnée maintenant, l’eau du canal sent moins fort aussi. Je suis passée tout près et j’ai senti mon pas s’accélérer, tout mon corps poussé dehors par l’affluence des souvenirs d’enfance. À l’entrée de l’hôtel, quelques livres en vrac. J’ai peur d’attaquer une nouvelle journée d’errements. Je ne sais pas par quel bout prendre ce pays, et la présence rassurante d’un livre, quel qu’il soit, m’aidera à trouver un peu de contenance.En réalité, les rues grouillent, et ma présence est invisible. Mais qu’importe.

Je suis tombée sur une biographie de Aïcha Manoubia. Aïcha Manoubia. Ma vie aurait-elle été changée si je l’avais rencontrée plus tôt dans mon parcours ? Certainement. Une Mata-Hari de la foi, vénérée par tous. Une sainte aux colères redoutables, et à la rancœur tenace, qui toute sa vie, a usé de ses charmes et de sa beauté pour amener les hommes perdus à la foi, cultivant l’ambiguïté, provoquant sciemment le désir.
Une héroïne !
Aïcha Manoubia, j’ai fait mes premiers pas dans le quartier qui aujourd’hui porte son nom, sans le savoir, la Manouba. Ce n’est pas un hasard. Il faut que je retourne à Manouba. Quel sentiment euphorique de découvrir que les noms de rues si familiers sont en réalité des noms de personnes, bien réelles.
Quelle émotion, quand tout à coup ces sonorités aimées, Manouba, Khaznadar, Korbi, prennent essence, et se matérialisent en visages, instantanément reconnus et adorés. Enfin, j’ai une histoire. Un refuge en cas de coup dur.
Des figures protectrices pour me rappeler que mes ancêtres, pas ceux que je me suis choisis, les vrais, sont bien réels. Est-ce que mes parents ignoraient cette histoire ? Ou est-ce que, eux aussi, corrompus par la pensée arachnéenne que seul l’occident mérite le récit de son passé glorieux, l’avaient enfouie sous le prestige entendu de la grande Histoire ?

Maman tu m’as menti.
Tu ne m’as pas appris l’indépendance affective. Tu ne me l’as pas apprise et tu m’as menti.
Tu m’as menti, je le sais, parce que cet homme, ce vieil homme désormais, ce vieil homme a été un beau jeune homme. Et tu l’as aimé. Tu l’as aimé, je le sais.
Tu ne me l’as jamais dit, mais les lettres oubliées, retrouvées dans un tiroir après toi, me l’ont dit. Tu l’as aimé, malgré les humiliations, répétées. Il a fait de toi un objet, objet de suspicion, jouet de ses colères, et tu l’aimais encore.
On ne s’est jamais dit « je t’aime » toi et moi, et j’ai été fière de la pudeur de nos sentiments. Mais je sais aujourd’hui qu’avouer ton amour pour tes enfants, c’était avouer ton amour pour cet homme.
Tu ne m’as pas appris l’indépendance affective parce qu’elle était hors de ta portée. Et tout ton être aujourd’hui me raconte ce mal qui t’as rongée, ton amour pour ton tyran.

AU CIMETIERE

Pardon je crois qu’il faut dire une prière quand on se rend sur une tombe. Je ne la connais pas. En réalité la seule prière que je connaisse, c’est une prière pour éloigner Satan pendant l’amour...faire l’amour sans y mettre de péché.. Ce n’est peut-être pas le lieu pour parler de ça...En même temps, pourquoi les oreilles des morts seraient plus chastes que celles des vivants ?
Ma grand-mère est enterrée là quelque part et je ne sais pas où parce que je n’ai pas le bon alphabet. il n’ y a que dans les cimetières alors que la langue de l’occupant est restée à la grille ?
J’ai parcouru le cimetière dans tous les sens à la recherche d’un indice, quel indice je pouvais bien trouver, un de ses foulards colorés accrochés à un bâton en guise de mât ?
Petite, j’étais terrorisée à l’idée de laisser traîner mes chaussures à l’envers, de peur que Satan ne prie sur la semelle. Prier pour qui ? Si le roi des Enfers, le Prince du mal, prie, vers qui s’envolent ses paroles ? Ou alors, Satan, après une demi-éternité de psychanalyse, a enfin réglé ses comptes avec son père tout-puissant.

Je n’ai jamais craint Dieu, je n’ai d’ailleurs jamais pu me résoudre à y croire vraiment, pourtant je passais des heures à lui parler, j’étais sûre qu’il avait pour moi une affection particulière. Je n’ai jamais craint son courroux, ni son jugement. Mon dieu vengeur, c’est entre les murs de la maison qu’il opérait. Un dieu craint, et jamais pris en défaut. Oui Dieu existe, il m’a donné la vie, m’a enseigné la peur, la soumission, et aussi à aimer les péplums, les westerns et les documentaires animaliers.
Je hais les westerns et les documentaires animaliers. Mon dieu m’a façonnée à son image, inlassablement, à pétrir, malaxer, à retoucher encore et encore sa grande œuvre.
Et puis un jour, comme ça, il estime qu’il a accompli sa tâche, et m’abandonne avec ma peur, mais moi je sais qu’il a échoué dans sa mission, alors pourquoi, pourquoi est-ce qu’il me laisse tranquille ?
Toutes ces années, pour me laisser là, incomplète, lissée et relissée par endroits et vierge de ses doigts à d’autres. Pourquoi mon dieu vengeur se change en figure aimante ? À qui je rends des comptes, quel est l’objet de ma peur désormais ?

Je suis née à Manouba. J’ai marché des heures dans le quartier à la recherche d’un regard familier, de quelqu’un qui en me reconnaissant à l’arrêt de tram en aurait été complètement bouleversé, quelqu’un qui attende mon retour. Je voudrais le crier aux passants qui me dévisagent, pas parce qu’ils me reconnaissent mais parce que je dois ressembler à une touriste perdue dans un quartier où elle n’aurait
pas dû se trouver. Je voudrais leur hurler qu’il n’y a pas si longtemps, j’étais des leurs. Que je ne suis pas une traître, et que peut être il suffirait de pas grand-chose pour qu’on s’asseye à nouveau autour d’une même table, au sol à partager un repas dans le même plat. Même ma couleur de peau me trahit. Mais je suis arabe non ?

Arabe, ça sonne comme un gros mot là-bas. Il y en a qui le chuchotent de peur de choquer. Parfois j’ai besoin de le crier, pas au monde, le monde s’en fout, mais à moi-même comme un rappel. Ma famille est arabe. Mais moi ? est-ce que je suis encore une arabe, est-ce que je suis encore une représentante de tout ce que ce mot charrie d’imaginaire et de fantasmes ? Est-ce que je dois creuser profond à la recherche de cette arabitude, est-ce que le désastre identitaire me guette ? Je suis souvent passée à travers , il paraît que je ne suis pas trop typée, il paraît que c’est un compliment.

« Elle est belle comme une gaouria », elle est belle comme une blanche, c’est ma grand-mère qui répétait ça à tout le monde, et moi j’étais un peu mal à l’aise. C’était important pour elle que je sois jolie, socialement c’était important. C’est sûr qu’elle n’avait rien d’une gaouria, avec ses tatouages verdis sur le front et sur les joues, ses foulards colorés et son odeur de camphre. Elle ne m’a jamais parlé des années de protectorat, mais elles étaient inscrites en elle, et quand je lui ai présenté mon premier petit ami, bien français, j’ai crû déceler une certaine fierté. Je l’avais choisi bien blanc, bien blond, bien fauché bien sûr, tu ne dois jamais dépendre.. C’était l’époque où mon frère se faisait appeler Freddy. Ma tante, une blonde décolorée, et passer du noir au blond ne se fait pas sans laisser quelques plumes, ma tante à la tignasse cramée, sortait avec un Italien et portait la croix de Jésus autour du cou. Le pathétique nous avait gagnés...
Moi jusqu’à 7 ans, je croyais encore que ma mère était belle et que j’avais ma place dans le bac à sable, jusqu’à ce qu’une petite fille de mon âge me balance cette phrase : “ je t’aime pas parce que je suis raciste”. On pouvait donc ne pas m’aimer, première révélation, et en raison de ma race. Ultime révélation, j’avais donc une race.

De ces années je ne connais qu’une photo en noir et blanc, de mon père enfant, posant devant une voiture française. Qui a pris la photo ? À qui appartenait cette voiture ? Des questions sans réponse, une histoire tue. Peut-être pas grand-chose à en dire.

Il n’a jamais vraiment choisi entre le complexe d’infériorité là-bas en Europe, et le complexe de supériorité ici. C’est comme si, au contact de cette société dans laquelle il vivait le dos courbé, il avait gagné lui aussi, une certaine supériorité sur ses frères restés là.
Les touristes français sont réputés pour leur arrogance, l’assurance de leur place dans le monde. Nous étions pires, étalant ici notre réussite, notre sang-froid, nous autorisant jugements et critiques sur un mode de vie chaotique. Nous, nous étions propres, avec du savoir-vivre, de la retenue. Notre simple présence rappelait à nos frères, stagnant sur l’échelle de l’évolution, l’écart qui ne cessait de se creuser entre eux et les vrais civilisés. Même notre couleur de peau avait évolué, comme si, à vivre chez les riches, une mutation génétique s’était opérée in-vivo.On devenait beaux comme des gaouris.

Je n’ai plus vraiment peur de ces vieilles édentées qu’on croise dans les quartiers populaires de la banlieue de Tunis. Aujourd’hui je les couve du regard avec la tendresse suspecte de celle qui redécouvre la « simplicité » de ces gens. Avant j’en avais peur, j’avais peur que leur laideur ne soit contagieuse, j’avais peur de corrompre ma beauté et ma jeunesse à leur contact. Une vieille tante surtout. Elle avait débarqué avec son baluchon coloré, je n’ai jamais su ce qu’elle pouvait transporter, étant donné que je ne l’ai jamais vue attifée autrement que d’une affreuse robe à fleurs, qui laissait s’échapper ses seins, aussi flasques que la peau de ses joues, fascinants. Elle chiquait et laissait pendre entre ses dents noircies un filet de jus de tabac, qu’elle crachait à ses pieds, n’importe où. Cette vieille tante au sourire édenté, qui débarquait telle une reine, nous faisant l’offrande de sa laideur, avec cette liberté d’être vieille et moche. Et j’ai pensé très fort à ma liberté.

Ma liberté, celle que je clame haut et fort, celle que je revendique dans mes choix. Ce cri-là, si fort, je le crie pour ne pas m’entendre penser. Cette petite voix, celle qui parfois m’étouffe, je lui ferme son clapet à grands cris de liberté. Mais je sais au fond de moi la réticence à être complètement affranchie. Je le connais, le prix de la vraie liberté.
Qu’est-ce que je suis prête à sacrifier finalement ?
Les regards masculins quand je porte ce rouge à lèvres carmin ?
C’est pour moi. Pour me plaire à moi. Conneries !
Ce rouge à lèvres c’est l’appât, celui qui me rassure sur ma capacité à harponner les regards. Est-ce que je suis prête à sacrifier mon arme absolue, celle que j’ai su développer, celle que j’ai ardemment cultivée ? Minutieusement dans tous les miroirs qui croisent mon chemin. Peu importe la surface réfléchissante tant que l’image est bonne. Ce jeu morbide de la séduction.

À l’hôtel à Tunis j’ai rencontré Sofiane, un « Français » en vacances, un peu comme moi finalement. Il s’installe toujours à ma table pour le petit-déjeuner, je vois clair dans son jeu, sa présence me gêne, mais c’est comme si je ne pouvais pas m’en empêcher. A chaque fois qu’il me dévisage, je sens en moi le changement, mes cheveux que je caresse un peu plus souvent, ma voix qui se teinte de tonalités plus aigües. Il ne parle pas l’arabe. Je veux parler l’arabe, je veux qu’on me raconte ce pays dans sa langue, pour qu’il devienne un peu le mien.
Je ne sais pas dire faire l’amour en arabe. Ça doit bien exister non ? 56 mots pour dire je t’aime et pas un pour ça. Le seul que je connaisse c’est neïke, et celui-là on ne l’utilise pas trop en famille. Alors je peux seulement niquer avec un arabe. Mais en récitant ma prière. Ça ressemblerait à quoi ? De toutes façons les fois où c’est arrivé, c’était contre nature, comme si je baisais avec un de mes frères. Comme si on partageait trop de secrets. Mon corps appartient aux blancs. Le mystère indispensable au désir a été pulvérisé par un parcours commun, trop commun, trop compris.
Non mon frère, non Sofiane, on ne va pas niquer parce que ça me dégoûte. Parce que m’inspirer le moindre élan sexuel. Tout en toi me renvoie à mes propres manques. Tes petites victoires ne m’impressionnent pas. Je méprise ta lutte, ma lutte, embarrassé que tu es des clichés que tu prétends mettre à bas. On ne fera pas l’amour parce que je ne sais pas le dire en arabe. Je te plais parce que je te ressemble. Je te repousse parce que tu me ressembles. Je te voudrais arabe, sanguin, bruyant, et tu te présentes à moi en petit blanc éduqué. Où sont passés ta sève et le chant des montagnes ? Où est passé ton regard fier et sombre, celui d’avant la France ? Ton corps, les intonations de ta voix, ton odeur, tout exprime le conflit qui te mine. Tu nages entre deux eaux, sans t’éloigner du bord,reste là où tu as pied surtout, intègre les postures dans la pataugeoire. Non je ne vais pas baiser avec lui parce que notre étreinte serait pathétique, maladroite. Parce que si nos regards se croisaient pendant que nos langues se mêlent, j’aurais peur de me voir dans ses yeux.
Et puis aussi, je crois que j’aurais peur de coucher avec un inconnu, qu’il me voie nue je veux dire. Qu’il juge, mes seins, mes fesses, les marques du temps, tout ça…j’aurais honte.

C’est ici que j’ai découvert cette honte qui me poursuit encore aujourd’hui. Devant le vieux portail rouillé de mon enfance. C’est de là que j’ai été jetée hors du jardin d’éden de l’innocence on pourrait dire, et que j’ai pris conscience que mon corps de petite fille qui grandit était une provocation. C’est là qu’à 9 ans en vacances, un passant anonyme, un parfait inconnu m’a aboyé de me couvrir, alors que penchée sur un caillou, j’offrais à sa vue cette esquisse de métamorphose. En un instant j’étais entrée au pays de la honte. Ces deux protubérances disgracieuses, ces excroissances anarchiques et maladroites, ces deux petits cônes imparfaits qui dépassaient de ma robe volantée devaient être cachés de la vue des hommes ? À partir de ce moment, la fracture entre mon corps et mon esprit était consommée, sans réconciliation possible, et je traînerai ce corps comme un objet étrange, soumis à approbation ou réprobation. C’est bien plus tard que j’ai appris à m’en servir comme d’une arme. Finalement cet homme a fait le job, il m’a fait comprendre que ce corps était du domaine public, qu’il avait des comptes à rendre et que l’utilisation conforme que j’en ferai était pour les hommes du clan la garantie de leur appartenance aux respectables, aux honorables. Quelle serait leur valeur aux yeux du monde s’ils n’étaient pas capables de le dompter comme il se doit ?

Je me souviens d’une grande fête de famille, je danse, deux de mes pères se regardent en souriant, puis l’un d’eux me lance un regard noir lourd de reproches. J’ai compris, je m’assois, ravale mes larmes. Les deux hommes rient de ma docilité. Ce n’était qu’un jeu, ils me rassurent et m’autorisent à danser à nouveau. J’y retourne de peur de les vexer. Domptage réussi.

Pas de cercueil, alors le processus a dû être rapide. Ne doivent rester que ses longs cheveux noirs mêlés à la terre. C’est sa peau douce et parfaitement épilée qui a dû être attaquée en premier.

À 70 ans ma grand-mère s’épilait encore le pubis. Elle y tenait, parce que l’imam insistait beaucoup là-dessus. Quel genre d’homme de foi peut à ce point se soucier de nos poils ? Question d’hygiène d’après lui...

J’adorais la regarder nue. J’adorais son corps vif et lourd. Quand elle m’attrapait au hammam, elle ne me lâchait pas avant de m’avoir délestée d’au moins deux couches de peau, vas-y que je frotte, regarde comme tu es encore sale.
Les hammams avec ma mère aussi et son corps mutilé, toujours un peu plus. La cicatrice, nette et droite venue remplacer le sein gauche, quelques années plus tard le sein droit, comme une revanche naturelle sur son corps déformé, de la symétrie qui fait loi. Un corps privé de ses atours sexuels. Un corps asexuel. Un eunuque au féminin. Elle portait fièrement ses stigmates, comme un témoignage. Une illustration de son parcours de vie. Ça me rendait heureuse le contact de ce corps, pris dans l’humidité du hammam. Ce corps monstrueux mais vivant.
Je n’ai pas pleuré quand elle est morte, je n’ai pas pleuré, Je l’avais imaginée tellement de fois, le sourire aux lèvres, cette disparition de mes parents. Enfant j’avais le pressentiment que cette mort serait une libération, l’infini vertigineux, et pas de route, ou tellement de routes.
Je n’ai pas pleuré, et même quand j’ai dû laver son corps, je n’ai pas pleuré. Moi je ne voyais qu’un cadavre, un corps nu et bruyant, qui expulsait des gaz de façon impudique. Je me suis demandée si ce corps là avait connu l’orgasme, c’est la seule question qui m’a traversé l’esprit, il faut être tordue non ? J’ai lavé son corps, je ne voyais que la mort, mais tous voulaient que je voie la vie. Les autres femmes me ramenaient toujours à la vie, alors j’ai essayé moi aussi de sentir la présence de son âme, et quand j’ai déposé un baiser sur son front, elles me sont tombées dessus comme des furies, me hurlant que l’endroit où j’avais posé mes lèvres était souillé et que de là naîtrait une douleur pour l’éternité. Une douleur pour l’éternité, c’est le dernier cadeau que j’ai fait à ma mère. Ce baiser sur le front la prive du repos éternel. A quoi ça tient finalement le repos éternel.

Je suis allée frapper aux portes des maisons familiales. Et j’ai retrouvé là ce que j’avais oublié. Je suis née quelque part, je suis née ici, entre les égouts et le bidonville. Je suis née le jour où on m’a arrachée aux bras de ma grand-mère pour ces vingt-quatre heures de bateau, et quand j’ai posé le pied sur cette terre aux habitants à la peau claire et à la langue inconnue, je suis née aussi le jour où ma mère est morte.

Et ce petit pays, combien de naissances ? Combien de cris originels, de cris retrouvés ? Ce cri déchirant, tellement puissant qu’il a balayé tout un pays et s’est répercuté en d’innombrables échos. Le même que ma mère et moi avons poussé à l’unisson quand on m’a extraite de sa chair de jeune fille. Nous avons pleuré là-bas, devant ces images, dans les bras les uns des autres, des larmes de joie et de fierté, et puis la sidération aussi. Cette foule déterminée et unie. Comme je l’ai enviée. Seule la certitude inaliénable d’appartenir à un endroit peut donner la force de combattre.
Peut-être que la réticence de l’Europe à nous accueillir sans condition, tient simplement à ça, la peur qu’on puisse devenir un jour des combattants.

J’ai fouillé partout dans la maison de ma grand-mère, passés les retrouvailles, les larmes, et puis la gêne et les silences un peu trop longs, les politesses. Ils m’ont laissée faire, avec l’indulgence qu’on accorde aux enfants. Hier j’étais une enfant. J’ai fouillé, les placards, les tiroirs, trois générations de trésors méprisés, abandonnés là, des photos, des lettres oubliées, des kilos de souvenirs heureux.
Les souvenirs s’effacent comme s’est effacée doucement la langue de ma mère. Ne restent que les photos, le plus grand des mensonges. De la honte pas de photo, de la peur pas de photo, mais des sourires, largement étalés, des châteaux de sable, des visages lumineux, lumière artificielle des flashs d’alors. Des albums photos soumis à notre subjectivité, à nos propres manques.

Il faudrait pouvoir parler, parler avec nos mères, et les mères de nos mères, et leurs mères avant elles. Parler avec nos pères et les pères de nos pères. Est-ce que c’est mon ignorance de l’histoire de mes ancêtres qui me rend étrangère à mes propres souvenirs, comme s’ils n’avaient pas de socle pour s’ancrer vraiment ?

Mon histoire s’est déroulée là, de tiroir en tiroir, de carton en carton, ma grande histoire, celle que je suis venue chercher, robe de fiançailles, qu’est-ce qu’elle était mince ma mère avant les quatre enfants qui ont dilaté son corps, dessins d’enfants, cartes postales. Un puzzle géant aux contours flous, des reliques de musée.
Finalement j’ai toujours été une enfant bâtarde née de l’union forcée de la France et de sa colonie. Elle a toujours été là en filigrane cette grande nation. Pas de cérémonie de dévoilement ici, c’est sans violence que le protectorat dress code a été adopté, mini-jupes psychédéliques, perruques et improbables chaussures à plateformes. Il a toujours été là le déchirement, ça fait des décennies que le corps calleux a été coupé, séparant la fameuse identité en deux.

Ce que je veux dire c’est qu’on aurait pu se parler toutes les deux, de femme à femme. J’aurais dû lui dire, maman c’est moi ta fille, et je ne suis pas que la bâtarde de deux républiques, je suis aussi une enfant de l’amour.
Maman c’est moi ta fille, et je te souris, parce que je sais aujourd’hui que je suis née de l’amour, de ton amour, parce que ce bonheur après lequel tu as couru, tous ces manques en toi que tu as essayé de ne pas nous transmettre, tous ces trous dans les murs que tu as passé ta vie à combler pour qu’on n’en voit pas les fissures, je voudrais te dire que tu n’avais pas besoin. Et ce passé dont tu m’as privée pour me protéger, pour me laisser grandir moi aussi, mais maman, tu as fait de moi une éternelle bouture.

Maman, c’est ici qu’a démarré notre histoire à toutes les deux, la passion des débuts a laissé place à l’infinie tendresse, la pudeur, mais on t’a arrachée à mes bras, on m’a laissée à la grille. Je n’avais jamais vraiment assisté à un enterrement de chez nous, alors je n’ai pas compris quand on m’a attrapée par le bras pour m’empêcher d’entrer.
Impure ! Impure ! Ce sont les hommes qui t’ont enterrée alors que renvoyées à notre impureté, honteuses, la tête baissée, on attendait à la grille, et c’était comme si un océan avait empli l’espace entre cette grille et le trou creusé pour toi.
Je n’ai pas enterré ma mère, ce sont des étrangers qui l’ont fait pour moi, je ne l’ai pas recouverte de terre, d’autres l’ont fait pour moi, ils ont pris une terre sans passé, une terre morte et sèche et ils l’ont déversée sur son linceul. Cette terre-là n’est pas mouillée de mes larmes.
Les hommes se sont occupés d’elle et c’en était fini, ils l’avaient dépouillée de son sexe et il n’appartenait plus à personne.

La Tunisie de Ben Ali s’est enfuie avec lui, Ben Ali, je continue à le chuchoter , les espions sont partout, Ben Ali, j’ai le droit de le crier aujourd’hui, c’est vrai je risque rien, ce pays a gagné le droit de crier, alors il crie, il hurle à pleins poumons, et tout ce que j’arrive à entendre c’est le cri de ma mère qui me hurle de l’enterrer enfin.. il faut que j’enterre ma mère pour pouvoir me recueillir sur sa tombe.
Je m’appelle Layla et j’attends un enfant, une fille, petite-fille d’immigrés tunisiens, petite-fille de Zina que je vais enterrer dans un cimetière de banlieue française et sa tombe illuminera ce carré musulman et deviendra un lieu de pèlerinage, mon pèlerinage.
Je m’appelle Layla et j’attends un enfant, une fille, arrière petite-fille de commerçants tunisiens, arrière arrière petite-fille de paysans tunisiens, descendante de la tribu révolutionnaire des Majer.