n°137

note de lecture

Chaleur - Patio de mémoire.

par Bruno Guichard

« Les blessures non soignées de l’histoire gangrènent,
rongent et menacent de métamorphoser
à tout moment leurs humiliés en monstre… »

Abdellatif Chaouite

Chaleur
Patio de mémoire

Abdellatif Chaouite
Ed . A plus d’un titre 2021

Souvent, la richesse d’un livre se trouve dans la multiplicité des lectures auxquelles l’auteur convie la lectrice et le lecteur. Chaleur, patio de mémoire nous ouvre à cette richesse. Abdellatif Chaouite travaillait sur deux textes, deux livres, il a fusionné son travail comme dans un écho pour ne faire qu’un au final. La trace de cette double écriture se trouve dans le titre. La chaleur qui est d’abord une énergie mais aussi la qualité d’une personne, mais également la chaleur d’une ville, d’un pays ; quant au patio, Abdellatif nous en livre sa définition : "l’patio ! Il vibre en vague et me hante à présent comme le site par où tout est arrivé. L’patio fut notre ombilic du monde. Matrice des imaginaires dans cette ville. Un havre, un trait d’union de la part carrée du ciel et celles secrètes sous terre où les saisons, les mouillées et les caniculaires se succèdent..."

En exergue de son livre, l’auteur nous dit que la mort et singulièrement le décès d’une mère "ennuage la survivance" et que " les chemins dévirent comme les mots" et ouvrent ainsi sur les ailleurs et les destinées inconnues.

La mort de sa Mère, de Mme, comme il écrit indifféremment dans le livre, qu’il tutoie ou vouvoie, aussi indifféremment, ouvre le temps des interrogations essentielles pour mettre des mots, dans son rapport au monde, dans sa lecture du monde, car cette absence-là, en quelque sorte l’oblige. Une chaleur disparaît mais cette chaleur ne nous ment pas, elle ressasse, elle nous murmure... "La chaleur, ma mère" ainsi s’ouvre le livre pour nous emmener dans tous les arrière-pays d’Abdellatif Chaouite.
D’abord celui de l’enfance, régulée par l’ordre des Patriarches (avec une mère mariée à 13 ans et son père Mba « peut-être » à 20 ans), dans une ville, jamais nommée, généreuse, polyphonique en langage et mémoire. Il y avait dans cette ville coloniale, à tous les coins de rue les "rafistoleurs..." de « chaussures, de chevilles foulées mais aussi les rafistoleurs des histoires et des mémoires » Ces rafistoleurs-raconteurs qui aujourd’hui encore, mais avec d’autres moyens et techniques, ferment les portes du rêve.
C’est dans cette même ville qu’adolescent puis jeune adulte, Abdellatif rencontre les frémissements d’un autre monde possible malgré les défaites au levant en 1967, il y eut les jours triomphants des années 68 au couchant, avec l’espoir d’abattre aussi l’ordre des Patriarches. Mais au mitan des années 70 ce fut la métamorphose en années de plomb. Le murmure des rafistoleurs – raconteurs devenait un cri de guerre, au fil des années même la rue change de couleur. Ce fut le temps des afghaniyines qui « imprégnaient l’atmosphère d’une allure de veillée funèbre en l’absence de dépouille à enterrer ! » L’aube s’est mise à vaciller...drôle de temps Mère !... Le temps des têtes de Méduse ! : « J’avais peine en fin de compte à imaginer ce que ces voiles voulaient ou exhibaient…les voileurs et les voileuses affadissent le sel du monde et ses beautés… »