n°137

note de lecture

Les temoins du temps & Autres traces

par Bruno Guichard

« Les pierres ne sont pas muettes,
Pour qui parle la langue du silence,
Je suis reparti sur les traces de mon enfance
Ces lieux en ruines abandonnés
Qui portent encore les blessures
Et les souffrances de la guerre »

Salah Oudahar, (Mémoire)

Les témoins du temps
& Autres traces

Salah Oudahar
(Photographies de l’auteur)
Ed. A plus d un titre 2021

Salah Oudahar avec son recueil Les témoins du temps et autres traces nous emmène sur les terres arides de la mémoire. Mémoire de l’enfance, mémoire des hommes et des femmes aimées, mémoire des paysages, mémoire des pierres, mémoire des espérances et des combats...Il en appelle à René Char « Qui oserait dire que ce que nous avons détruit valait cent fois mieux que ce que nous avons rêvé et transfiguré sans relâche en murmurant aux ruines ? »

Être né et avoir grandi en Kabylie pendant la seconde moitié du vingtième siècle, c’est d’abord avoir connu les violences extrêmes de la guerre. C’est être un enfant de la guerre, de la guerre d’indépendance du peuple algérien. La France coloniale a nourri et enfermé le peuple algérien dans la violence, ne lui laissant que le choix des armes.
La résistance du peuple algérien trouve dans les mots de Salah Oudahar toute sa légitimité mais aussi sa complexité. Hommage au frère Rabah qui à 17 ans « prend le chemin du maquis. Puis capturé, torturé, exécuté. En décembre 1961.../Fragile et surprenante beauté des rêves humains » (Rabah Oudahar, Arthur Rimbaud. Frantz Fanon). « L’été de ton enfance / La liberté / L’indépendance » (Ce matin)
Mais aussi, parce que terre de résistance, la Kabylie connaît toutes les espérances « La pierre native,…./Souvent vaincue /Jamais soumise /Le pays des hommes libres »
La Kabylie c’est aussi celle des jours heureux… Tafsut, le printemps berbère « Tafsut /Ma brise nuptiale / Ma sœur orpheline /Mon absence… / C’est la poésie qui tisse dans le silence » . Dans ce très beau texte de ce cahier de poésie Salah Oudahar marche avec Matoub Lounès, Idir, Mouloud Mammeri, Karim Kacel…Tizi Ouzou, Tizi Ouzou « Nous habitons le monde et le monde nous habite…nous voulons y élire demeure »
L’historienne Naïma Yahi parle ainsi de la Kabylie : « Sur cette terre de tous les mélanges, de toutes les rencontres qu’est la Kabylie, la revendication culturelle berbère s’est toujours adossée à des poètes, des musiciens, des hommes et des femmes de culture qui formaient une dissidence organisée »
L’exil est souvent un refuge triste « Quand la trame de la mémoire se brise sur les récifs de l’oubli… »… Et l’exil bien évidement questionne le pays et même plus profondément, plus essentiellement, la notion de pays, de frontière et d’arbitraire, « Mon pays, Ai-je un Pays. Ai-je encore un Pays. Mon Pays c’est la langue se convainquait-il, les branches de la langue, les indéchiffrables blessure de la langue, l’impossible langue » (Mon Pays) nous dit Salah.

Toutes celles et ceux qui cherchent des témoignages de mondes disparus pensent tout naturellement à la pierre : monuments ou statues, mais nous savons depuis bien longtemps « que les monuments et statues meurent aussi » Il ne reste alors plus que la pierre et le vent, même les traces s’ effacent « Regardant éperdu impuissant /Le monde se défaire / Les souvenirs s’ amenuiser / Les traces s’ effacer / La terre se dérober sous ses pieds » (L’obsession du temps). Mais la pierre demeure : « La pierre telle qu’en elle-même / Insouciante / Gardienne des lieux / Témoin du temps » (La maison où je suis né) ces mots nous renvoient aux mots incandescents de Roger Caillois dans la dédicace à son livre Pierres…. : « je parle des pierres plus âgées que la vie et qui demeurent après sur les planètes refroidies, quand elle eut la fortune d’ y éclore. Je parle des pierres qui n’ ont pas à attendre la mort et qui n’ont rien à faire que laisser glisser sur leur surface le sable, l’ averse ou le ressac, la tempête, le temps »

Les poèmes et les textes de Salah Oudahar ne sont pas désespérés. Ils nous disent une lucidité moderne que nous retrouvons dans les derniers mots du livre en quatrième de couverture « L’errance / Notre nom / Notre nouvelle étoile ».