n°137

chaos identitaires et Relation

Identité, race, classe et Relation

par Abdellatif Chaouite & Bruno Guichard

« Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte
Oh demain c’est la grande chose
De quoi demain sera-t-il fait ? »

Victor Hugo
Les chants du crépuscule

Sous les effets de la mondialisation libérale, nous traversons des temps devenus incertains. Les contradictions qui y sévissent mettent en péril les Droits, la Justice et les acquis sociaux, politiques et culturels, fruits de plusieurs décennies de luttes contre la misère et pour le respect des principes qui font la Dignité des femmes et des hommes. Ces contradictions génèrent et exacerbent des violences nationales, ethniques, identitaires, mais aussi interindividuelles, avec en toile de fond un chaos environnemental et écologique aux conséquences néfastes pour l’avenir de toutes et tous. D’aucuns parlent d’« effondrement » pour qualifier cette période (ou de « disruption » ou d’« anthropocène »...) et c’est le futur même de l’humanité qui serait ainsi interrogé, nonobstant la quasi universalisation du modèle démocratique et les proclamations de l’état de droit et des droits humains comme fondements des sociétés.

Au cours des trois dernières décennies, le « système-monde », devenu multipolaire, a accentué ses hiérarchies et durci partout les inégalités et les divisions entre une extrême minorité de riches, une masse de consommateurs et une masse de rejetés, précaires et exclus… Il nous fait redécouvrir ces paroles de Walter Benjamin : « dans le capitalisme il faut voir une religion, c’est-à-dire que le capitalisme sert essentiellement à l’apaisement des mêmes soucis, souffrances et inquiétudes auxquels les dites religions apportaient jadis une réponse… le capitalisme est une religion du culte pur sans dogme » (Le capitalisme comme religion – 1921). Aujourd’hui, cette « religion » se sert des inquiétudes comme surenchère sécuritaire interdisant notamment aux plus menacés de se déplacer librement et échapper à ses effets.

La mondialisation économique instaure des interactions accrues et accélérées entre les individus, les groupes et les nations et conduit à des situations imprévisibles, peut-être même non désirées, mais ouvre aussi le champ de la « mondialité » (Edouard Glissant). « Crise » dit le « système monde » et notamment ses régimes dits démocratiques, un cadre qui révèle cependant les questions sociales, raciales et culturelles dans ce système. Outre la question classique de la « redistribution », cette crise est une transformation, une mutation profonde de nos sociétés. Un monde nouveau est en gestation, et ce monde « n’est pas seulement à habiter mais à inventer » (Patrick Chamoiseau).

Antonio Gramsci et Albert Camus nous ont enseigné la nécessaire vigilance entre l’ancien et le nouveau, car ces temps de l’entre-deux n’ont jamais été de tranquillité. Albert Camus en avait prévenu ainsi : « Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles » !... Et oui « de vieilles ombres sont de retour et nous fixent sans trembler ! » (Patrick Chamoiseau).

Pour un éloge de la complexité

Pour lire le monde, il faut lire et comprendre les forces contradictoires qui le traversent, ainsi que le dit Edgar Morin : « Pour comprendre l’apparente contradiction d’un tout qui est à la fois plus et moins que la somme de ses parties, je revendique l’héritage du philosophe grec Héraclite, du VIe siècle avant J.-C. : quand on arrive à une contradiction, ce n’est pas nécessairement un signe d’erreur, mais c’est le signe qu’on a touché un problème de fond. Je crois que ces contradictions doivent donc être affirmées ».
C’est cette même dynamique que choisit Cynthia Fleury quand elle écrit : « Je ne crois pas aux territoires essentialisés – sans doute certains meurent-ils de ou par cette illusion –, je défends les territoires didactisés » (Ci-gît l’amer, guérir du ressentiment). Et de compléter cette réflexion en reprenant des travaux de Cornelius Castoriadis (L’institution imaginaire de la société) : « l’enjeu est commun à l’échelle individuelle et à l’échelle sociale : ne pas considérer autrui et soi-même comme une chose parce que dès lors le mécanisme du ressentiment se consolidera et les hommes et les sociétés scinderont leur destin selon ce biais ressentimiste, rendant presque impossible la désaliénation psychique et sociale ».

Identité !

@ Hugo Traoré - 9 ans.
@ Hugo Traoré - 9 ans.

« L’identité est une notion étrange, très agaçante pour le scientifique, car autant elle apparaît attirante, semblant pointer des questions de première ampleur, autant sa définition s’avère difficile » (Jean-Claude Kaufman). Il reprend à ce propos la formule imaginée par le sociologue Ervin Goffman en 1975 qui compare l’identité à une barbe à papa ; elle est, dit-il, cette « substance poisseuse » qui parvient à tout accrocher autour d’elle.
Les questions identitaires ne peuvent pas être lues en faisant abstraction de la réalité du capitalisme, car elles sont des constructions sociales dans ce cadre avant d’être référencées à nos mémoires et nos racines. Le libéralisme a développé par nécessité l’individualisme que nous connaissons aujourd’hui en laissant fleurir théories et pratiques de coaching et de l’« accomplissement personnel » niant l’homme en relation, brisant ainsi tous les collectifs. Les revendications identitaires sont d’abord le produit de ce champ-là, quelle que soit la forme qu’elles prennent : religieuse, nationale, raciale… et souvent un mélange de tous ces registres.

Pour aborder les rivages des identités nous proposons un retour à l‘œuvre de Frantz Fanon : « Je voulais être homme rien qu’homme. D’autres me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés, je décidais d’assumer. C’est à travers le plan universel de l’intellect que je comprenais cette parenté interne. J’étais petit-fils d’esclave au même titre que le président Lebrun l’était de paysans corvéables et taillables … je suis un homme est c’est tout le passé du monde que j ai à reprendre… L’homme noir n’existe pas, l’homme blanc n’existe pas » (Peau noire, masques blancs).

Quant à Edouard Glissant, il oppose « l’identité-racine, lointainement fondée, dans une vision, un mythe de la création du monde, l’identité racine qui a ensouché la pensée de soi et du territoire et l’identité – relation, liée au vécu conscient et contradictoire des contacts de cultures. L’identité-relation exulte la pensée de l’errance et de la totalité » (Poétique de la Relation).
La question de l’identité renvoie chacun à soi-même, à ses écarts d’identité et au chemin sur lequel il voyage ; demeure alors cette interrogation formulée par Jean-Paul Sartre « Que faisons-nous de ce qu’on veut faire de nous ? »...

Une poétique/politique de la Relation

L’usage que nous devons faire du mot Relation interroge les frontières, toutes les frontières : politiques et policières des États ou des agglomérats d’États, idéologiques des représentations, des assignations sociales, des identités et des structurations hiérarchiques, voire scientifiques des prétentions "primordialistes" qui hiérarchisent les êtres humains selon le social ou l’ethnique ou la « race » ou la croyance, ou telle ou telle histoire nostalgique, nationale ou civilisationnelle, supposée pure, originelle, authentique.

La pensée de la Relation « ne confond pas les identiques, elle distingue entre les différents pour les accorder. Les différents font poussière des ostracismes, et des racismes et de leurs monogamies. Dans la Relation, ce qui relie est d’abord cette suite des rapports entre les différences à la rencontre des unes des autres… la Relation n’a pas de morale, elle crée des poétiques et elle engendre des magnétismes entre les différences » (Edouard Glissant, Philosophie de la Relation).

Nous constatons que les potentiels de la Relation sont le plus souvent ignorés ou déniés politiquement au profit d’une gestion à court terme de leurs effets plutôt stigmatisants. Notamment à travers les tentations de segmenter les territoires en espaces distincts créant des frontières sociales visibles et invisibles, et tant de dérives qui vont avec en identités de ressentiments, voire franchement « meurtrières » (Amin Maalouf).

Les temps que nous vivons nous recommandent cette vigilance : penser chacun de « nos mondes » comme un « Tout-Monde » (Edouard Glissant). Et de manière plus « complexe » encore qu’une abstraction universaliste qui tourne bien souvent dans le monde capitaliste à l’imposition d’un ordre mondial mercantile, socialement, culturellement et en genre foncièrement injuste. Il ne pense pas ou tarde à penser son « Divers » (Edouard Glissant) et à traduire son Universel en Diversel prenant en compte la dignité de toutes et tous.

Penser donc ce monde, déjà-là (essentiellement sous ses aspects négatifs : guerres entre Puissants ou guerre contre les pauvres, injustices catégorielles, interdits d’« être au monde » pour les « indésirables », etc.), est la tâche urgente à mener sur tous les fronts. La revue Écarts d’identité en a fait son affaire depuis longtemps, mais force est de constater qu’il faut non seulement maintenir cet effort mais prendre en compte (com-prendre ou prendre avec) toutes les dimensions (environnementales, économiques, politiques, identitaires, religieuses, etc.) qui interviennent dans cette complexité. Comment penser cette complexité ? Comment la vivre chacun à son niveau et tenant compte des autres ? Comment contrer les manipulations idéologiques qui en sont faites à tous les niveaux (ne distinguant plus le « vrai » du « faux », l’essentiel de l’accidentel et le stigmate du divers) ? Comment ne pas amalgamer les effets (climatiques, pandémiques ou de « migrations » par exemple) avec les causes qui les produisent ?… Comment en somme ouvrir des voies à des « politiques » et des « poétiques de la Relation » (Edouard Glissant) et de leurs « résonances » (Hartmut Rosa) dans un monde qui semble perdre son cap au risque d’imploser dans cette dérive ?… Les termes d’« identité », de « race », de « religion », de « genre », de « classe », de « crise », etc… et surtout en leurs combinaisons, glissements réels ou manipulations dans les discours, pourraient être réinterrogés ici sous la lumière de leurs complexités...

1
1