1. A ce moment-là la carte sembla plus brune que d’habitude, sans que cela ne soit seulement l’effet d’un choix d’infographiste. Comme d’habitude, par mouvements successifs, la souris de l’ordinateur me fit faire le tour des lieux où j’avais travaillé, avec lesquels je travaille encore. Avec les circonscriptions à l’indexation colorée me viennent des visages, des gestes, des instants… et le sentiment que la situation, inédite, n’était guère singulière, que je la côtoyais depuis longtemps dans les formes de l’administration d’une économie générale de la violence qu’opèrent le néolibéralisme et les essais de son retournement. Et puis, sur les plateaux TV et ailleurs, des mots qui circulent ou gagnent en intensité, comme des antiennes. Démocratie, valeurs, république, populisme, pédagogie, catastrophe…L’intensification de leurs usages ne signifie pas qu’il faille leur conférer de la valeur dans la version où ils circulent et nous pose même la question de la nécessité ou de l’échappée à ces mots pour habiter une condition politique.
Le moment nous (re)met en présence de questions dont l’ampleur ne peut que nous saisir, et dont dépendent pour une grande part la possibilité et notre capacité de renversement d’un monde – qu’il s’avance ou qu’il soit déjà là – ou d’expression d’une résistance à ce qu’il est.
2. Par expérience nous savons que la forme néolibérale du capitalisme, y compris dans sa version autoritaire et nationalitaire, a une infinie capacité à opérer des retournements de mots, des détournements de sens, des déplacements et brouillage des repères idéologiques [1] . À considérer les espaces discursifs, dans l’indissociabilité de leurs fonds et de leurs formes, comme des champs de bataille, à penser que les mots ne sont pas ce qui vient plus ou moins bien désigner quelque chose mais qu’ils participent à la texture du monde en configurant à nos côtés les scènes de l’affrontement [2] et les subjectivités constitutives des espaces oppositionnels, que le rôle qui est le nôtre est bien d’intervenir dans ces espaces, alors parfois peut se ressentir un certain trouble au regard des emprunts, répandus, aux mots de ceux que l’on peut regarder comme nos ennemis, et ainsi sembler leur abandonner « le pouvoir de formuler le problème à résoudre » [3] . Là vient se poser la question des appareils et équipements de la constitution d’une force résistante à ce qui est là, dans l’intention des écarts – pour reprendre ce geste – de désignation et de perception, qui nous permettraient de contribuer à construire a minima une « insolence rieuse » [4] retournée contre la suffisance des domestications, voire des oasis [5] ou un retournement du monde. C’est selon.
3. Démocratie, valeurs, République, populisme. Le sens des mots ne peut se saisir qu’en situation – comme dirait Sartre – au motif de la venue de leurs occurrences. S’en débarrasser et les abandonner ou bien les reconquérir suppose pour chacun d’entre eux de redéfinir l’effectivité de leur appropriation dans la production de cet écart d’avec leur réglage à la domination, dans la perspective d’une politique – au sens de Rancière – et de notre contribution à la lutte contre la disparition des lucioles soit entre autres choses contre la domestication et la transformation de toute chose vivante en objet [6]. , pour l’évitement d’un monde plat et strié par des équivalences généralisées.
La référence à ce triptyque de valeurs qui ferait tenir la France nous semble plutôt relever d’un essentialisme et d’un fictionnalisme, soit de la confusion entre « le grand récit du contrat républicain avec ce qui est, la réalité sociale » [7] . Mais peut-être faut-il comprendre là le terme triptyque dans son sens d’ensemble décoratif [8] . L’accompagnant, le terme de valeurs relève du paradigme de la représentation, d’un régime et d’une morale de la transcendance auxquels nous devrions de façon impérative contribuer et nous conformer – aujourd’hui sous peine de se voir accusé par exemple de sortir de l’élastique et détestable champ républicain et in fine de la « communauté nationale » – et être jugé à ses raisons. Contre celui disons des principes, du réglage de conditions immanentes qui viennent en présence organiser ou mettre au point qualitativement nos existences [9] , et régler leurs dimensions émancipatrices.
« La clarté conceptuelle – sans même parler de définition – est visiblement absente en ce domaine » écrit Ernesto Laclau s’agissant de la catégorie de populisme « réduit à être le simple contraire des formes politiques respectables ayant un statut de pleine rationalité » [10] . Les réactions éclairées s’agissant du Non français – et néerlandais – au référendum sur la Constitution de l’Union Européenne en 2005 sont l’illustration connue d’un maniement pérenne de la notion, l’attribution et la présupposition d’une ignorance et d’une déraison, couplées à une conception de la démocratie comprise comme geste d’adhésion et de départage entre les capables et les incapables. Populisme est le nom du regret que les gens ordinaires prennent part aux affaires de la cité, du moins autrement que de la manière dont on souhaite qu’ils le fassent. C’est bien là le credo du néolibéralisme, le gouvernement des experts, de Lippman [11] aux macronistes pensant qu’ils avaient été trop intelligents, trop subtils, et avoir manqué de pédagogie s’agissant de l’acceptabilité de la réforme. Ailleurs la démocratie a été le prétexte aux politiques impériales, à la diffusion de politiques néolibérales comme, exemple parmi d’autres, en Irak en 2003, et à la prise d’hégémonie par l’Occident de la narration de l’histoire, et de sa fin, dans une version téléologique dont elle serait, comme régime politique, le point d’aboutissement à l’extrémité d’une ligne continue de progrès. Autrement et rapidement dit il n’y a pas d’« unité d’une forme politique nommée démocratie » [12] , mais pluralité des configurations pratiques de ce qui se nomme comme telle. Libérale et réductrice du peuple en statistique de suffrage, participative et formaliste, d’assemblée, radicale c’est-à-dire agonistique, mouvement expansif ou institution… Quoi de commun entre une assemblée générale des grévistes de Lip en 1973 et une séance à l’Assemblée nationale ? Les Conseils de bon gouvernement zapatistes et une assemblée départementale ou régionale ?
La volonté du peuple ne peut se représenter dit en substance Robespierre en juin 1793 dans le cours d’un débat sur la Constitution, mettant en avant le mot de « mandataire ».
« J’observe ensuite que le mot de représentant ne peut être appliqué à aucun mandataire du peuple, parce que la volonté ne peut se représenter. Les membres de la législature sont les mandataires à qui le peuple a donné la première puissance ; mais dans le vrai sens on ne peut pas dire qu’ils le représentent » [13].
Isabelle Stengers, comme poursuivant : « Or la bêtise est plutôt ce qui reste de ce pouvoir [pastoral] lorsqu’il n’y a plus de mandat, ou lorsque n’en subsiste qu’une version indigente » [14] .
Mot en caoutchouc, l’expression célèbre d’Auguste Blanqui peut être convoquée. Signifiant vide relevant de l’indétermination pour certains, pour d’autres le mot démocratie n’est pas à abandonner parce que pivot des controverses essentielles sur la politique [15] .
Pas plus populisme ne vient donner figure au capitalisme autoritaire et répressif – nous en éprouvons les
contre-réformes et les violences policières – et au bloc social qui le porte. Plutôt lui conviennent les mots de fascisme ou de néofascisme en ce qu’il s’appuie, entre autres, sur un projet politique de régénération d’une communauté rêvée, de l’opposition d’un eux et d’un nous indexée sur des opérations de racialisation et de catégorisation culturelle, d’ethnicisation de la nation, du refus de toute contestation sociale [16] . « Le devenir ne produit rien par filiation, toute filiation serait imaginaire. Le devenir est toujours d’un autre ordre que celui de la filiation. […] Devenir est un rhizome, ce n’est pas un arbre classificatoire, ni généalogique […] ce n’est pas non plus produire, produire une filiation, produire par filiation » écrivent Deleuze et Guattari [17] .
Le même sort pourrait être fait au mot de République, qui se voit souvent adjoindre un qualificatif pour le spécifier en tant qu’il désignerait un régime politique, qui peut être synonyme de combats pour la justice légale et sociale [18] , ou encore d’une communauté des biens. Ce qui s’y joue c’est pour partie l’opposition que Miguel Abensour pose entre un « tous Un » et un « tous uns », soit entre « un univers de domination, hiérarchique » et « une totalité ouverte, originale en ce que la totalisation parvient à y faire lien tout en respectant la singularité de chacun au point de donner naissance à une totalité plurielle où fleurit, grâce à l’entre-connaissance, le lien de l’amitié » [19] .
Si la portée de ces mots, et leur puissance dans une visée émancipatrice, se mesurent au regard d’une situation et de ses possibilités, par quoi ceux-ci nous seraient-ils utiles pour vivre au présent dans le monde de l’ennemi, le combattant et construisant des lieux d’échappée à sa loi [20] ?
4. Nous voilà invité à poser un acte d’écriture devant la catastrophe fasciste qui, au moment inaugural de ce texte, semble devant nous. Depuis, sans doute ou peut-être, s’est-elle avancée, mais déjà sûrement des lignes de fascisation étaient tracées. Écrire devant la catastrophe est posé là comme un acte qui peut être pourrait lui faire face ou participer à son endiguement. Le postulat de la puissance des mots dont nous éprouvons souvent la faiblesse.
En 1969, dans le magazine allemand Konkret : « Le chah était bel homme, sa femme venait de suivre un régime ». Histoire de corps. Les mots sont de Ulrike Meinhof, qui publie régulièrement dans les journaux et tient un éditorial mensuel dans celui-ci, tous les mois entre 1959 et 1969. Le texte a pour titre Alle reden vom Wetter. Wir nicht, ce qui peut se traduire par Tout le monde parle de la pluie et du beau temps [21] . Vers la 24ème minute d’Une jeunesse allemande, film d’archives visuelles réalisé en 2015 par Jean-Gabriel Périot, le chah d’Iran et son épouse descendent de l’avion alors que la voix de Meinhof fait de ce moment celui d’une vérité sur le régime politique de l’Iran et aussi sur l’État allemand. Nous sommes le 2 juin 1967. Sur l’écran, les images du film de Roman Brodmann, La visite de l’État policier, les attaques des manifestants par des partisans du chah, la passivité de la police qui finit par s’en prendre aux étudiants. Puis un mort, Benno Ohnesorg tué par un policier, à bout portant. Autre mode de gouvernement des corps. « En faisant ces films d’archives, je cherche à comprendre la façon dont les images construisent le réel et l’histoire (tout autant qu’elles sont construites par eux) » dit le cinéaste [22] . Comme en parenté avec les mots.
Intellectuelle et journaliste reconnue, éditorialiste, documentariste, participant à des débats télévisés où le plus souvent, seule femme, on la fait représenter la gauche radicale, Meinhof finit par évoluer dans un milieu mondain d’intellectuels et y devenir ce qu’elle appelle elle-même un « petit guignol révolutionnaire ». Alors Ulrike Meinhof pour qui « la société était devenue sourde et convaincue qu’on ne pouvait plus rien transformer avec des mots, ni même avec des manifestations » [23] , Ulrike Meinhof devant l’impuissance des paroles et des mots à changer l’ordre jugé injuste d’un monde, comme d’une Allemagne incomplètement dénazifiée dont elle ne voulait être complice, le 14 mai 1970 entre dans la clandestinité [24] . Suicidée en prison en 1976, son cerveau conservé dans du formol à l’Institut de psychiatrie de Magdebourg a fait l’objet d’examens à la recherche de troubles pathogènes qui viendraient expliquer ses actes. Le recouvrement du politique par le biologique.
Ulrike fait actualité de l’impuissance de nos mots pour que nous soyons dans l’histoire, elle fait actualité de l’éternelle question de la possibilité de leur empuissantement face aux domestications logocrates. À cette lancinante question point de réponse apaisante et, a minima, une discussion sur une politique de l’écriture qui ne soit pas entièrement saisie par le conceptuel pour venir embarquer l’être entier, embarquée et saisie comme telle. Une autre femme, Sarah Kofman : « [Le geste d’écriture] ne passe pas que par la tête, il n’est pas spéculatif, il vient de l’être entier » [25] . Ou encore Jean Genet lorsqu’il oppose la mise en danger du corps engagé dans « l’aventure révolutionnaire » à la situation « d’être face à l’œuvre d’art » [26] .