Dans la nuit du 18 au 19 novembre 2023, un adolescent de 16 ans est mort poignardé lors d’un bal dans la salle des fêtes de Crépol, un village de la Drôme, situé à une quinzaine de kilomètres de la ville industrielle de Romans-sur-Isère. Au lendemain des événements, l’extrême droite dénonce un « crime anti-blanc », l’assassinat d’un enfant de la France rurale par une « bande de sauvages » venue de la France des cités. Une grille de lecture qu’elle est parvenue à installer dans le débat public, grâce au défaut d’investigations de nombreux médias, au mépris de l’enquête judiciaire.
Suite à ce drame, le village de Crépol et le quartier de la Monnaie à Romans ont subi un déversement de représentations et fantasmes nationaux préexistants, dans nombre de médias et dans la bouche de certains responsables politiques. Ainsi, ils témoigneraient du processus de « dé-civilisation en cours », passant par un effondrement des valeurs et la perspective d’une guerre civile, qui pour certains éditorialistes, « règlerait » les choses rapidement (!). Dans ce processus d’accroissement des déchirures, la posture opposant villes et campagnes apparaît comme dommageable. Pourtant, un fait ne peut rester inaperçu : plusieurs de ces jeunes se connaissaient pour la simple raison qu’ils fréquentaient le même établissement scolaire.
Deux réalités convergentes
A contrario de ces prises de position vues de loin et déformées par des visions préexistantes, l’observation du terrain montre deux réalités convergentes. D’un côté, le quartier dit « sensible » de La Monnaie résulte d’un long processus de relégation, de concentration de pauvreté et de perte des services publics déjà largement décrit dans les analyses de l’urbanisation contemporaine. La stigmatisation hâtive d’une population entière, dans une logique d’accroissement des déchirures pour des profits politiques de court terme, laisse peu de place à un avenir commun possible. Ce qui est peut-être moins souvent dit, c’est qu’un village comme Crépol est loin de la figure du rural homogène et opulent. Son statut de village de la seconde couronne périurbaine de Romans le caractérise différemment. En 2020, d’après l’INSEE, le revenu médian y est de 21 070 euros par an, alors qu’il atteint 25 000 euros dans les communes voisines de la première couronne périurbaine, et n’est que de 19 930 euros dans la ville de Romans. Près de 80 % des actifs travaillent hors de la commune, ce qui rend la voiture incontournable, à l’heure où l’explosion des prix n’ouvre que peu de perspectives à ses habitants. Le café-restaurant du centre du village, qui était le lieu des rencontres des gens du pays autour d’une fricassée de chevreau renommée, et des alentours a fermé. Sa licence de boissons a été cédée à un bar tabac déplacé à proximité de la mairie, elle-même reconstruite à l’extérieur du village, comme l’a été le groupe scolaire. Cela s’inscrit dans le long processus de disjonction entre les lieux de résidence, de travail et de vie quotidienne qui caractérise le mode d’habiter d’aujourd’hui.
Un long processus de fragmentation de l’espace
La figure n° 1 ci-dessous propose une représentation du processus de fragmentation de l’espace rural sur la longue durée et permet de visualiser la notion classique d’arrière-pays. Elle s’applique en particulier aux situations où s’établissent des relations entre deux espaces distincts et complémentaires : le « pôle », représenté par la ville et ses arrière-pays. Cette approche affirme la dépendance des arrière-pays périphériques face à la primauté des pôles qui assurent une fonction de commandement.
Figure 1 : La Ville et son arrière pays
La figure 2 montre la possibilité d’une disjonction entre deux types d’espaces associés à l’intérieur d’un même arrière-pays : « celle de périphérie, comme complément du centre et condition de l’exercice de la polarisation ; celle de marge, qui permet de limiter et de "finir" un territoire là où les influences du cœur s’effacent ou en rencontrent d’autres » [1] . La périphérie est définie comme étant la « partie externe d’un espace, ou partie considérée comme étant sous la domination du centre » [2] . Si la marge peut être définie comme « les secteurs où la rentabilité des investissements n’est plus assurée » [3] , elle contient une idée « d’espace blanc, vide, libre » qui confère une capacité « à avoir de la liberté dans l’espace ou le temps » [4] . La métropolisation confère à ces arrière-pays de nouvelles trajectoires : résidentialisation et spécification, mais aussi parfois, relégation. La première repose sur les migrations résidentielles, pour desserrer un tissu urbain trop dense. Elles peuvent concerner des catégories sociales hétérogènes, telles que les populations aisées à la recherche de cadre de vie attractif et d’entre soi, de populations pauvres, à la recherche de logement accessibles, mais aussi de retraités. La seconde résulte, dans certains espaces ruraux, de coordination d’acteurs autour de ressources spécifiques, qui accompagnent un renouvellement du système productif local. La troisième résulte de processus d’isolement et de dépréciation vis-à-vis des « centres ».
Figure 2 : la disjonction entre périphérie et marge
Ainsi, sur plusieurs décennies, les quartiers urbains mais aussi les espaces ruraux se sont transformés en lien avec l’évolution des mobilités. Des périphéries se sont formées à proximité immédiate des villes, mais aussi à des distances significatives. On y trouve des communes résidentielles, dont certaines sont marquées par le risque de fracture, du fait de l’accroissement des distances domicile-travail, du défaut d’isolation des constructions et du renchérissement du prix de l’énergie. On trouve aussi dans cette catégorie des espaces éloignés, sous la forme de stations récréatives et touristiques. Elles sont caractérisées par la dépendance aux centres, et plus particulièrement par les représentations qui y sont développées. À côté de ces périphéries, les espaces de marge peuvent se trouver isolés, de par la distance aux centres, dont l’effet est accru en cas d’absence de solutions de mobilités collectives ou écologiquement soutenables. Dans certains cas, ces espaces de marge sont impactés par l’arrivée de nouveaux habitants qui, dans certaines conditions de dialogue avec les acteurs locaux, sont à l’origine d’innovations sociales définies comme « émanant de la société civile et visant à élaborer des réponses nouvelles à des besoins sociaux nouveaux […], dans un contexte économique et institutionnel qui ne répond pas ou plus à ces besoins » [5] . C’est dans ce contexte que se multiplient des réseaux porteurs de valeurs et de principes partagés, susceptibles de participer à de profondes transformations [6] .
La figure 3 propose une image de la fragmentation possible de l’espace rural, en distinguant deux types de situations (périphérie et marge) au sein desquelles deux sous-divisions peuvent être opérées (périphérie « résidentielle » et « récréative et touristique » / marge « productive » et « isolée ou en déclin »). Les « périphéries » se définissent par une dépendance aux villes et métropoles, qui peut être soit liée à une proximité géographique, en développant des espaces de résidence des actifs travaillant dans les avant-pays, soit des espaces récréatifs et touristiques fortement connectés aux villes.
Figure 3 : La fragmentation et la mosaïque mouvante Landel 2019
Dans cette représentation, la mosaïque a pour caractéristique d’être mouvante, en fonction des mobilités [7]. La marge peut être éloignée, comme elle peut se rapprocher de l’espace urbain, au point de s’y confondre, comme le montrent certains quartiers difficiles d’accès, ou en voie de ghettoïsation, du fait des processus d’exclusion qui peuvent s’y développer. De même, périphérie proche ou lointaine peuvent changer de statut, en fonction des transformations des modes de mobilité. Les transformations de l’économie productive peuvent aussi expliquer les changements de trajectoires de ces territoires.
La permanence de représentations du passé.
Ce qui est notable à Romans-Crépol c’est que des processus lents d’évolution des quartiers urbains comme des espaces ruraux, sur plusieurs décennies, redéfinissent les représentations qu’ils se font d’eux-mêmes et les relations entre groupes sociaux. Ce processus est toujours en mouvement, avec des acteurs différenciés au sein de chaque sphère. Ils sont percutés violemment au prétexte d’un fait divers. Ils sont brutalisés par des discours médiatiques et politiques qui méconnaissent ces réalités et stigmatisent des groupes sociaux ou territoriaux, qui se moquent de ces réalités sociales et n’utilisent ce fait divers que pour affirmer une posture et nourrir et une vision idéologique pré-existante. Or, personne ne vient vérifier l’effectivité de ce qu’ils affirment. En outre, les discours simplificateurs ont une capacité de pénétration de l’opinion bien supérieure aux analyses qui essayent de rendre compte de la complexité des situations.
Mais ce faisant, ces discours modifient eux-mêmes la réalité locale, la perception qu’en ont les acteurs locaux et groupes sociaux, et enferment les individus dans des représentations qui nient leur diversité, et qui empêchent la mise en place de démarches communes, de recherche de solutions face à l’aggravation de clivages porteurs d’incompréhensions et de stigmatisations toujours plus simplistes. Ces processus de fracturation sont amplifiés par les ravages issus des réseaux sociaux, au travers de l’amplification des représentations simplistes et des peurs, la propagation des mensonges, l’accroissement des polarisations et du climat de conflictualité.
La fin des politiques de développement local
Au cours des dernières décennies, les politiques locales ont subi de profondes transformations. À Romans, l’idée d’éducation populaire, offrant des occasions de découverte, de loisirs et de mixité sociale aux jeunes est largement révolue. Depuis son premier mandat, en 2014, la Maire a fortement réduit les soutiens aux centres sociaux et maisons de quartier. La fermeture de la maison de la Nature, lieu de multiples partages et mixités a été décidée dès 2014. L’emblématique MJC Robert Martin et la maison de quartier sont également confrontées à la baisse des subventions.
Dès 1981, la Monnaie fait partie ̶ avec Saint-Étienne Montchovet, Vénissieux les Minguettes et Grenoble Mistral ̶ des vingt-deux premiers quartiers « politique de la ville » retenus au niveau national par la commission Dubedout. Le quartier comptait alors 1970 logements. Les différents programmes de démolition ont réduit l’offre de logement social de près d’un quart, puisqu’en 2024 il n’en compte plus que 1470. Jusqu’en 2017 le quartier était géré par l’Office Public de L’Habitat (OPH) présidé par un élu romanais. En 2017, une fusion s’est opérée entre OPH municipal de Valence (6000 logements) et celui de Romans (3500 logements) pour aboutir à un organisme rattaché à la nouvelle Communauté d’agglomération Valence-Romans-Agglo. Cette fusion a éloigné encore un peu plus les décideurs du terrain. Le directeur de la nouvelle entité est celui de Valence, la présidente est une adjointe au maire de Valence et les élus romanais ont désormais peu de poids dans les orientations de cet organisme qui gère près de 10000 logements. La gestion urbaine de proximité est donc particulièrement défaillante sur le quartier de la Monnaie où beaucoup de structures fédératrices ont disparu, comme la régie de quartier. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le quartier de la Monnaie accueille 3000 habitants dont le revenu médian est de 7860 euros, contre 13050 euros pour le quartier prioritaire du centre ancien et 18610 pour l’ensemble de la ville de Romans. Ce quartier a toujours été présenté comme le plus précaire en termes de revenus de tous les quartiers « politique de la ville » en Auvergne Rhône-Alpes. 60% de la population y est sans diplôme contre 29 % à Romans. À l’évidence, ce n’est pas le béton ou le nom du quartier qui fondent toutes les tensions, mais l’extrême pauvreté qui l’envahit, aggravée par les discours stigmatisants d’élus irresponsables.
Mieux encore, par souci d’« efficacité », la Communauté d’agglomération s’est élargie au territoire de Valence, réunissant 54 communes et plus de 2200000 habitants sur plus de 60 km, anéantissant l’idée de pays rassemblant une ville et ses campagnes « vécues » alentours, dans une logique de services de proximité et de renforcement des liens sociaux. L’ambition essentielle est celle de l’attractivité économique. La Communauté d’agglomération vient d’engager les travaux de déplacement du Palais de la Foire de Romans dans le quartier de la Monnaie, sur un terrain de 6,5 ha, comprenant 2700 m² couverts et 14800 m² d’aires extérieures, le reste étant consacré au stationnement. Ainsi, pour un coût total de plus de 24 millions d’euros, les habitants de La Monnaie pourront assister quelques jours par an à un étalage de biens souvent inaccessibles, ou à l’organisation de grands événements économiques et culturels pour lesquels leurs seront offerts des activités de vigile et d’entretien des surfaces.
Côté régional, les « contrats de développement durable » territoriaux impulsés sous d’anciennes mandatures qui permettaient d’accompagner des projets définis au niveau local ont été supprimés par le Président du Conseil régional Auvergne Rhône-Alpes, au profit d’aides exclusives à l’investissement.
Ce que veut dire habiter un territoire en 2023 ?
Ainsi, en est-il de la réalité du développement local aujourd’hui en Drôme. Les habitants sont réduits au statut de bénéficiaires de services dont la priorisation, les objectifs et l’organisation sont décidés ailleurs. Pourtant la ville de Romans et ses campagnes sont dotées de ressources inestimables à l’heure des transitions en cours : la proximité de la nature, un patrimoine culturel et industriel remarquable, la tradition d’une agriculture de qualité, la présence forte et ancrée de structures de l’économie sociale et solidaire, dont le groupe Archer. Il y a là un potentiel de « reliance » à activer, pour passer du temps des fractures au temps des liens [8] . Aujourd’hui l’utilisation politicienne d’un fait divers et la stigmatisation hâtive d’une population, loin de constituer des réponses éclairantes, ne font qu’aggraver les choses et caricaturer les représentations réciproques. Elles contribuent à la fabrication de récits à partir de déformations de la réalité, alors que la priorité serait d’écouter les habitants des territoires et de les aider à habiter ensemble. C’est à partir de l’histoire sociale et des aspirations de leurs habitants que pourra être conçue une nouvelle façon d’habiter un territoire : celle d’y résider mais aussi d’avoir la capacité collective de le transformer ! Il s’agit d’y vivre ensemble, non pas côte à côte et surtout pas face à face.