« Le petit soleil de février perce sans peine les feuillages du Mont Valérien. Une colonne de gens monte la pente. Il y a peu de regards pour les observer. Le gardien du fort, un couple d’amoureux en avance sur le printemps… Et d’ailleurs quoi voir ? Nous sommes en l’an de grâce 1965. La guerre est finie. Elle a rejoint dans les cartons ses sœurs oubliées… La colonne qui gravit aujourd’hui le Mont Valérien est sortie elle aussi des fusils. Ce sont les survivants du groupe, les témoins des morts, les techniciens et les auteurs d’un film à faire sur le groupe… Mais comment le faire ? se disent entre eux les cinéastes. Comment réduire l’infime distance entre eux et nous ? se disent les survivants… La montée est silencieuse, chaque pas est une question à laquelle aucune branche, aucune pierre aucun oiseau ne peut répondre »
Armand Gatti, Le temps des cerises, 1966.
L’antifascisme fut l’un des combats majeurs du poète, dramaturge et cinéaste Armand Gatti dont on fête cette année le 100e anniversaire de la naissance.
Mais, contrairement à d’autres qui s’en réclament « pour mémoire », au titre d’objet d’une commémoration rituelle, le poète ne cesse d’en éprouver l’urgence et d’en ressaisir les implications. À ses yeux la Résistance n’est pas seulement une page d’histoire, elle est aussi un état d’esprit que chacun porte en lui à tout moment. Qu’il s’agisse de la guerre d’Algérie, des soulèvements anti-impérialistes, des luttes immigrées ou encore du combat écologiste, il n’a de cesse d’en appeler au sursaut des consciences pour gagner en dignité humaine.
Dans ce moment très sombre que traversent nos sociétés, l’œuvre de Gatti peut donc être envisagée comme le ressort imaginaire d’un combat collectif contre les visions puristes de l’identité nationale et la tentation autoritaire qui gagnent aujourd’hui nos dirigeants politiques et une partie non négligeable de nos concitoyens.