N°143

Maux d’ordre...

Retournements mémoriels

par Philippe Mesnard

Les massacres de masse du 7 octobre 2023 commis par les islamistes radicaux de la bande de Gaza et la brutalité de la réponse du gouvernement Netanyahou et de ses alliés suprémacistes se tournant en punition collective sur l’ensemble de la population palestinienne ont eu de nombreuses incidences sur les positionnements des acteurs collectifs et individuels du paysage politique français et européen, autant que sur notre façon de le percevoir. L’événement et ses conséquences ont été révélateurs d’une situation caractérisée, à la fois, par une altération du projet historiquement émancipateur de la pensée de gauche et un effort de la pensée ultraconservatrice pour revisiter ses ancrages fondateurs et leur donner une cohérence normative. Or, dans les deux cas, les références au passé et à ses mémoires ont non seulement été convoquées, mais elles ont souvent étayé les discours d’un côté comme de l’autre. Sans livrer une analyse exhaustive que le cadre de ce texte ne permet pas, je voudrais ici esquisser quelques propositions et hypothèses de lecture.

Le 7 octobre et ses suites ont été et restent sans précédent par la violence déployée et ses moyens, sans précédent comme tout événement de la sorte (par exemple, les attentats du 11 septembre 2001 à Manhattan ou du 13 novembre 2015 à Paris). Il fait effraction dans une normalité qui, dans nos sociétés libérales, s’emploie à rationaliser les rapports à la violence. Mais il ne s’agit pas pour autant de le maintenir isolé, au contraire, il est nécessaire, voire impératif, de le réinscrire dans les contextes stratifiés qui l’ont rendu possible et d’en penser la complexité. Penser la complexité d’un tel phénomène est un défi (je ne parle pas de la stratégie des assassins, mais de la complexité multifactorielle de ses conditions de possibilité).
Un défi, d’abord, parce qu’il s’agit de mettre à distance les émotions sur lesquelles spéculent, chacun à sa façon, les acteurs et les perpétrateurs de ces violences et dont les médias ne se font que trop souvent la chambre d’écho, même si ce n’est pas toujours intentionnel de leur part ; car ces émotions court-circuitent nos facultés de jugement et de positionnement dans le monde commun. Ensuite, il y a la tentation – à laquelle ne pas céder – d’établir des raccourcis et des analogies historiques quand les uns soutiennent que ce n’est là que la conséquence du partage pipé de 1948 présidant à la fondation d’Israël, alors que les autres évoquent la Shoah ou les pogroms antisémites d’Europe de l’Est bien que structurellement et idéologiquement le projet du Hamas soit radicalement différent, même s’il inclut la volonté d’anéantir la nation sioniste, en particulier, et l’expression d’un irréfragable antisémitisme, en général.

D’un côté comme de l’autre, les références aux violences du passé sont profusion et sont présentes comme telles. Mais si cette profusion reflète l’importance des apports historiques et mémoriels dont participe la façon de se et de nous penser dans notre monde, les manières dont ces apports sont, depuis le 7 octobre, convoqués, actualisés et agencés mettent en évidence une redistribution générale confondant à merci les repères politiques

© Benjamin Vanderlick

et culturels. Je me limite ici à quelques exemples. [1] , la gauche radicale se retrouve dans des positions réactionnaires que l’on attribuait habituellement à l’extrême droite. Ainsi, des porte-paroles intellectuels, politiques ou associatifs ont légitimé les massacres du 7 octobre. Ils se sont retrouvés à soutenir directement ou indirectement des États, comme l’Iran, ou des groupes fondamentalistes religieux (Hamas, Hezbollah) qui appliquent eux-mêmes des politiques discriminatoires et répressives à l’égard des femmes, des LGBT et, plus généralement, de la liberté d’expression. Faisant preuve de « campisme », ils ont privilégié des oppositions partisanes d’un camp contre un autre renforçant le clivage entre le Sud – lieu emblématique de la subalternité – et un Nord caricaturalement blanc, occidental, dominateur et colonial. Même si, à raison pour Israël, les colons nationaux-religieux constituent un péril pour la démocratie, même si les violences systématiques qu’endure la population palestinienne ne sont rien moins que criminelles, cette dénonciation ne peut occulter les visées impériales de pays ou de factions se revendiquant du dénommé Sud global dont les états militaristes oppriment constamment des minorités nationales et ethniques. La partialité des analyses, associée à des formes de fétichisation de la résistance, brouille les cartes et génère des points aveugles faisant accroire à de nets partages plutôt que de mettre au jour les zones opaques de réseaux identitaires que les points cardinaux de la boussole géopolitique conventionnelle ne suffisent pas à désigner.

On s’enferme, se forclôt, on s’est aveuglé. N’est-ce pas ce qui est arrivé avec la montée en puissance des courants ultraconservateurs nourris de nostalgies d’empires postcoloniaux (une forme de mémoire persistante, discrète, voire souterraine) ? N’y a-t-il pas un scandale trop vite relégué à l’arrière-plan quand le Rassemblement national récolte les dividendes du 7 octobre et prend le leadership de la défense des Juifs en se présentant comme le bouclier, à la fois providentiel et historique, contre l’Islam, en amalgamant celui-ci à l’islamisme radical et violent ? Le soir du deuxième tour des élections législatives, lors de son discours, il n’a pas fallu deux minutes à Marine Le Pen pour évoquer la lutte contre l’antisémitisme. L’extrême droite, désormais aux portes du pouvoir en France, a su saisir cette opportunité pour se présenter en protecteur de la communauté juive renforçant ainsi la politique de normalisation de son image pour se distancier officiellement de ses ancrages et legs historiques chargés d’antisémitisme – même si des membres du parti cultivent à bas bruit leurs certitudes identitaires et antisémites. Car les énoncés de la normalisation n’ont ici de valeur que dans la performation des discours publics tournés vers l’extérieur. De son côté, Éric Zemmour et son parti Reconquête avaient déjà contribué à la confusion en tentant de réhabiliter le maréchal Pétain alléguant que ce dernier avait su protéger des Juifs durant l’Occupation.

Ainsi, Marine Le Pen a moins pâti des écarts de son père qualifiant jadis les chambres à gaz de « point de détail » de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, qu’elle n’en a tiré bénéfice. Cela a été d’autant plus probant que la stratégie du Rassemblement national a bénéficié du soutien explicite de personnalités publiques telles que Serge Klarsfeld et, de façon plus tempérée, d’Alain Finkielkraut. Ainsi, entre le 7 octobre et les élections de juin et juillet 2024, une partie des porteurs et acteurs de la mémoire de la Shoah s’est ostensiblement rapprochée de la pensée ultraconservatrice. Sans cependant qu’il y ait concertation, des déclarations ont intentionnellement détérioré le rapport mémoriel à la guerre d’Algérie alors que le Président Macron avait affiché sa volonté de l’apaiser durant son premier quinquennat. Il en est ainsi de la brutalité avec laquelle la mémoire de la guerre d’Algérie du Mémorial de Montluc a été mise à la marge pour faire de ces murs le sanctuaire exclusif de la mémoire de la Résistance au nazisme et de la déportation des Juifs. Le brouillage n’a pas été moindre quand Serge Klarsfeld a accepté le 13 octobre 2022 de se voir gratifier de la médaille de la ville de Perpignan par son maire Louis Aliot, un des leaders du Front puis du Rassemblement national.
En Italie, Giorgia Meloni développe une semblable stratégie au regard de l’héritage fasciste de son parti Fratelli d’Italia. Ainsi, en mars 2023, elle officialise à grand renfort médiatique la construction d’un musée de la Shoah à Rome dont le projet végétait depuis près de trois décennies depuis qu’il avait été lancé par Walter Veltroni, à l’époque maire de gauche de la ville, et réactivé vingt-six ans après, sous l’impulsion de Gennaro San Giuliano, ministre de la Culture du gouvernement Meloni. Par ailleurs, Giorgia Meloni ne manque pas de dénoncer, début juillet 2024, les propos antisémites tenus par de jeunes membres de son parti trois semaines auparavant.

Ce sont là des analyses passées de la sphère académique au discours journalistique pour finalement se donner l’allure d’une évidence critique. Si la critique du campisme n’est pas encore un lieu commun, en revanche, le constat des stratégies de normalisation du Rassemblement national et de la Droite ultra conservatrice et la part dévolue au retournement des positions mémorielles appartiennent désormais à la vulgate.

L’explication confusionniste, notamment théorisée par Philippe Corcuff [2] , est tout à fait justifiée. Une partie représentative de la gauche radicale se fait identifier par ses prises de position en soutien à des programmes politiques liberticides et illibéraux ; de surcroît, elle entretient directement ou indirectement des propos antisémites. Elle s’expose ainsi à ne plus être représentative de la pensée émancipatrice qu’elle porte historiquement. Le brouillage n’en est que plus accru par les nouveaux visage et discours que l’extrême droite adopte de façon ostentatoire. Ce faisant, celle-ci revêt les habits bienveillants de protectrice des citoyens, avant tout contre la figure de l’étranger dont elle entretient le mythe malfaisant en cohérence, cette fois-ci, avec sa tradition xénophobe. Si nécessaire soit-elle, l’analyse de la confusion ambiante est-elle suffisante ? Le démontage de telles logiques éclaire-t-il les conditions de possibilité de cette reconfiguration propre à notre actuelle modernité et la part exemplaire qu’y tiennent les représentations mémorielles ? Plus encore, peut-on se satisfaire d’une explication selon laquelle la mémoire serait instrumentalisée – comme, dit-on, elle et l’Histoire l’ont toujours été – et, par là même, retournée ?

On peut émettre une autre hypothèse. Il s’agirait moins d’une instrumentalisation que de la façon dont l’extrême droite se serait coulée dans le discours mémoriel et, ce faisant, dont la configuration mémorielle actuelle avec ses discours et ses représentations accueille des locuteurs quelles que soient leur position et l’opportunité qui les motive, à condition qu’ils se conforment à ses protocoles.
Depuis le tournant des années 1980-1990, la mémorialisation des violences historiques s’est instituée dans notre culture comme un vaste dispositif discursif qui porte les valeurs et les figures de l’humanisme moral dénonçant les violences injustes. Qui remettrait en cause, au regard des crimes du passé, la valeur de la mémoire garante du passé ? La question passerait même pour douteuse. Ce faisant cette configuration mémorielle s’est instituée comme un repère et un cadre que les nombreuses institutions qui en sont garantes normalisent, du droit au musée, des programmes scolaires à ses multiples marques urbaines.

En convoitant et en tentant de se réapproprier ce repère, avec tous les atouts performatifs que procurent les prises de discours, l’extrême droite complète sa propre normalisation, et la configuration actuelle de la mémoire du passé des guerres et des génocides s’y prête. Cela est allé plus loin encore, car ce n’est pas que la Shoah qui soit en jeu, mais l’antisémitisme lui-même qui était bien antérieur à la Shoah et s’est perpétué au-delà de celle-ci.
La mémoire des crimes contre l’humanité et des discriminations se serait ainsi autonomisée. Les victimes mémorialisées et reconnues comme telles sont désormais un critère de normalisation participant aux « bonnes pratiques » de la communication. N’est-ce pas d’ailleurs dans ce sens qu’il faut décrypter les initiatives répétées de panthéonisation d’Emmanuel Macron allant jusqu’à y faire entrer Missak Manouchian et ses camarades de combat, non seulement résistants étrangers communistes, mais aussi militants qui n’auraient jamais voulu de la société actuelle livrée entièrement à la dérégulation ultralibérale.

Le détournement viendrait alors d’une configuration mémorielle en tant que telle qui traduit l’exceptionnalité des victimes en normes. Certains acteurs politiques peuvent se parer de ces normes pour acquérir une légitimité à la mesure de la hauteur des valeurs morales que porte la mémoire, en jouant son jeu, avec ses règles, ses lieux communs, son esthétique. Alors que d’autres vont, au contraire, se positionner à l’inverse en endossant des habits transgressifs, pour se faire identifier à la marge et revendiquer leur identité.

[1Pour reprendre une analyse que développe le groupe Leftrenewal https://leftrenewal.net

[2Philippe Corcuff, La grande confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées, Textuel, 2021.