N°143

Maux d’ordre...

« L’identiqueté »

par Dimitri Vazemsky
© Dimitri Wazemsky

C’est pas vraiment simple cette histoire d’identité…
Une espèce de sempiternel Quo Vadis ! Là sur les remparts… Where else ? Où autre ?
Où autre que là : en lisière, où autre… Qui est là ? Qui va là ? Un là, ici… presque là, déjà ici.
Nay, stand and unfold yourself !
Ça c’est merveilleux : les premiers mots d’Hamlet, en français ça donnerait ça : « Arrêtez et dépliez-vous ! ». Ce joli « dépli », sans doute amoureux, en « dépli » de soi, en discours constellé en fragments, de moi, de l’autre, de valeurs, de voleurs aussi sans doute s’appropriant je ne sais quoi d’original ou pas, et pourtant tout pareil… et même si différence, ça ne changerait rien…
L’autre-là, ici, presque et pas, non encore matérialisé, avalé, ingurgité, assimilé, naturalisé, dompté, sauvage, domestiqué, sa différence chamboulant, touchant en soi, du neuf, petit futur, triture le code, augmente, bouleverse le code, hacke, hache, ouvre sur ce qui n’est pas, hors système, pas encore né, en soi, passant par moi. Comment intégrer quand le code est bloqué, fermé ? Il faudrait faire la nuance, plus souvent, entre soi/moi. Sois moi. Sois toi. Soit toi, soit moi. Suis moi. Soi-moi. Soi-nous. Viens, on va se nouer les soies. On y va. Te suis. Suis moi. On y va. On va. C’est quoi l’écriture du soi ?
Dans mon atelier j’ai griffonné juste quatre mots. C’est sans doute le seul truc que je serai capable un jour de me faire tatouer sur la peau. Sur moi. En soi. C’est de l’italien.

energia • processo • scarto • dispersione

Bon je vous le traduis, mais en gros c’est du kiff-kiff-bourricot car c’est pas un grand grand écart de langue, trouvant perso que ça sonne un tantinet mieux en italien…

énergie • processus • écart • dispersion

Dans l’atelier, punaisé sur l’escalier, c’est comme une formule magique, un mantra, code, boot… Je dis ça, je dis

© Dimitri Wazemsky

rien, je n’ai rien à prouver, mais juste le partager ici : si ça peut servir, être utile. Pour moi ça l’est, des fois, oui comme un mantra… une prière processionnelle. Reboot.

Le reboot consiste en une reprise à zéro de l’histoire, qui garde certains éléments de base mais change d’autres caractéristiques fondamentales de la version initiale. Le remake se contente de refaire la version initiale en en conservant tous les éléments fondamentaux, en l’occurrence des éléments de forme ou bien en changeant les acteurs mais sans modifier tous les traits fondamentaux de l’histoire de base.

La photo ici est juste trace. En aucun cas une preuve. Une trace et aussi un autrement dit.
Quatre mots, photographiés, en image. Écrits à la main. Quatre mots passés par une main, un corps. Des lettres tracées une à une, une par une : énergie, process, écart…

© Dimitri Wazemsky

Pas comme ici, sous vos yeux : les lettres sont toutes les mêmes. Formatées. Clavierées, tapées.

Je lutte un peu contre ça… contre le correcteur aussi, m’empêchant l’écart de langue, le jeu de mots, l’autre chemin, moins fréquent, pris, moins systématique. Ou systémique.
Peut-être aussi que le texte écrit à la main ne touche pas la même partie du cerveau et peut-être aussi que c’est ça qui est important. D’avoir plusieurs biais. Cognitifs et affectifs.
La main de l’humain qui écrit, fragile, la graphie disant l’état, l’instant, une faute d’accord, ou d’orthographe : tiens j’ai oublié un « n » dans « environne » sur la première feuille. Pas grave, on comprend. Ma question, en ce moment, est comment produire plus fragile, dans la forme même et dans le fond, en évitant le sachant, le soclé, le bien campé sur sa forme parfaite, maîtrisée, prenant un peu de haut. Et comment réussir à vulgariser ? Faire passer. Non pas une valeur identitaire de soi, moi respectable, mais des expériences. De bazars. Offertes. Sans retenue.
Ne rien signer, valoriser pour se mettre en valeur, ou sinon l’écart se creuse… à moins que cet écart ne nous rende service ? Vous faites quoi dans la vie ?

© Dimitri Wazemsky

Faire que notre savoir infuse. Peut-être qu’il n’y a plus de savoir (fact checking on that, le fake est un moment du vrai ? ) juste des valeurs impliquant système : travailler là, sculpter différemment. Qu’un vent frais s’immisce dans le vivant. Fertile terreau de possibles… Reboot.
Bien sûr que je mets l’image du côté affectif, et le langage du côté cognitif. Surpuissant langage. Le langage c’est comme un smartphone, ça permet trop de choses qu’on ne maîtrise pas encore.
Et puis en fait aussi, en vrai, le langage, ça ne maîtrise aussi pas grand chose. En soi.
En soi le langage, si y’a pas un vivant pour l’incarner, l’animer, c’est keutchy. Rien. Nada. Queud ! Broutilles ! Roupies de sansonnet ! Billevesées ! Logorrhées ! Blowin’ in the wind  ! …Pisser dans un violon ! Mais comment incarner ? Réduire l’écart entre la parole et les actes, conjuguer les deux, incarner le verbe : oups !…j’ai failli mettre une majuscule ! Vous voyez, le langage, ça peut paraître très puissant en invocations, évocations, insinuations : y’a le cheval de Troie, offert avec le code.
Cadeau Bonux. Langage, logos et Verbe !
Ce désir immense de sens, qui s’incarnerait dans le langage, immanent et imminent à l’acte de dire, désir de sens ainsi transcendé, vouloir signifier, former dans l’argile un objet linguistique qui deviendrait pot commun, jarre, vase, un pot à conserves fraîches, haricots verts, lingots blanc, un pot « Le Parfait », stérilisé, ça bougera pas, jusqu’à l’hiver, l’hiver est là, il fait froid, ça commence à se savoir : un langage qui nous permettrait de faire corps, communier ensemble, se tenir au chaud, par le partage, bien tien, bien tenu, tendu, bien commun : ceci est le mien, je te le glisse, en bouche, à l’oreille, tu le lis sous tes yeux, je te confie, un secret, une sensation qui me traverse et prend cette forme, en moi, avec ce langage, en soi, en nous, outils, codes, dictionnaires, fonds, legs, noms communs, noms propres, des mots ̶ ayant traîné dans tant et tant de bouches, tant de générations passées, pour arriver ici, et donner la charge, la continuité, la transmission et tutti quanti. Comme une demeure, investie, construite sur un site préhistorique, et sentir comme une présence, là,

© Dimitri Wazemsky

à côté des mots, une puissance, sensation propre au jeu, et pouvant passer pour un pouvoir, objectivé, un être à part. À part entière. Domestiquer le mystère du langage ? Ce désir immense de sens, acte de foi à chaque parole énoncée : sinon silence ?
J’invoque une puissance existant d’elle-même. Peut-être simplement le code. Et qui s’infuse, s’immisce, une puissance jouant à cache-cache entre les mots. Un souffle. Le Signifié. Un bazar propre à la magie des mots, de pouvoir faire sens, d’emprunter cette magie. D’incarner un sens dans un mot. De se vêtir de Vérité. D’invoquer un esprit séculaire. Le groupe, l’inertie, l’homéostasie. Un bazar qui n’existe pas « en vrai », mais qu’on trimballe à chaque phrase, et ça, ça souffle tellement depuis longtemps, comme des milliers de fantômes coincés entre le verbe, sujet, groupe nominal, le complément circonstanciel de temps, de lieu, de cause, babilles, babelles, bible, bumble bee, bisbi, bisbille, que pour se mettre d’accord ou d’à-corps, on doit poser contrat social, résoudre les conflits : cette volonté de représenter, ce souffle, en faire un objet clair et défini sur lequel on pourrait poser du commun, se reposer en commun, fonder ensemble, pour agir, de concert, toucher un sol, so(c)l(e) ferme, et d’une poussée remonter vers le haut… « Est-ce que, là, à cet endroit, vraiment, êtes-vous bien sûr qu’on puisse employer le mot de « g*n*c*d* », est-ce réellement adapté ? L’endroit. Et le moment. Le signifié est vraiment à la hauteur du signifiant, ou vice versa ? … Et pendant ce temps, ça coule, saignant, liquide, sans forme, sans corps, car trop de corps ouverts, et nous sachant le saignant, ça n’arrête pas de saigner, les mots en garrots impuissants, on aimerait stopper l’effusion, juguler la sidération, ça coule partout, ça se déverse, en nous, en soi, vi(tri)ole notre humanité, respect, justice, on comprend pas, cherche à comprendre, cherche à lutter pour ne pas sombrer, trouver les moyens dans un recoin du cerveau, comprendre sans se noyer dans le rouge, les mots aident à ça mais ne résolvant rien, juste ça : déjà ça, immense : au moins poser du commun, communauté, faire front, fond, forme commune posant fond. Identité. Là, on forme corps. Retrouver corps commun.
Si dire n’est pas possible, alors le langage, virussé, devient asymptomatique. Juste des mots. Le corps est disjoint, je dois, ô malédiction, le recomposer. Crise. Un système s’effondre. Et, par trop avoir posé, reposé sur lui, cette sensation du « tout » s’effondre.
Moi c’est Willy Shake, encore lui, le vieux barde élisabéthain qui me vient en aide, dénoue le lent gage : « La rose sous un autre nom ne sentirait-elle pas aussi bon ? » Il m’aide, à quitter le langage pour faire confiance à ma sensation, l’odeur de mort, d’injustice, de charnier, arrivant jusqu’ici : mais oui, sous un autre nom, ce serait la même chose, génocide ou pas.
Ça meurt. Et moi je fais quoi ?
Là, dans l’atelier.
J’essaye de réparer le monde.

Je ne sais pas où donner de la tête. Depuis quelques années on a perdu beaucoup de sens.
Sans arriver vraiment à cicatriser, temps des cerises laissant au cœur une plaie ouverte.
Avant, un bon texte semblait faire fer rouge sur la plaie. Si cette fonction-là du langage est perdue.
Faire rouge.
Rompre, partir, s’exiler, mais notre place est peut-être là. Résister. Trois choix : fuite, combat, inhibition. Comment faire que le choix se positionne sur « fuite » ou « inhibition ». Résister.

Les mots d’un poète palestinien remontent, disant qu’un poète ne peut écrire dans le bruit des bombes, des drones, des tirs… on est le monde autour, comme s’il fallait que ça dégénère pour nous le rappeler. Comme disait l’autre : « souvenez-vous, si vous regardez au fond de l’abîme, l’abime regarde au fond de vous… ». Porosité plutôt que peurosité. On est sur des frontières, lisières, à garder des espaces d’humanité, d’ouverture, qui, face à la blessure, deviennent intimes. Propres. Qui pose les limites de l’intime ? C’est là qu’il faut creuser peut-être, reconstruire du commun. Dans cet intime. Souvent écrasé par l’artillerie lourde, pas fine. In fine.
C’est là qu’il faut se battre. Nous recréer du liant, un lien, par autre chose que le religieux, sans pourtant occulter le spirituel, l’esprit. Ne pas être dans l’identitaire parvenu, campé, mais l’humble recherche de soi. Nomade, cheminant. Partager, se rencontrer, échanger, transports en commun, et se rejoindre par-delà les murs érigés, les carcasses d’acier, armures. Faire œuvre de porosité.
Naked !

C’est compliqué parce que tout simplement c’est pas vraiment simple cette histoire d’identité.
De cadre. Faut-il respecter l’ordre ? L’injonction. Le cadre est-il ouvert, fermé ou œillères ?

Peut-être ne faut-il plus suivre plus les consignes, jouer de la désobéissance civile,
un peu comme ici : on me demandait 15 000 signes, biblio comprise.

Mais moi je suis perdu là-dedans.

© Dimitri Wazemsky

Ça ne me correspond pas. Plus…

Un dessin vaut combien de signes ?

Alors, finalement, j’ai décidé de créer juste un mot.
Juste onze signes. Un mot offert. Copyleft.
Je trouve qu’il manquait.

Mot valise, pour voyager.
Créer de nouveaux exils dans la pensée.
Des seuils. « L’identiqueté ».

À vous de le multiplier…