N°143

Maux d’ordre...

« On ne peut pas s’habituer à la falsification des versions officielles »

Résistances à la dénégation dans les discours sur les migrations

par Léo Manac’h

C’est par ces mots qu’Erri de Luca débute son poème « Hors la loi [1] ». Il poursuit avec plusieurs types de dénaturation du sens des mots dans les récits médiatiques : les flux migratoires sont resignifiés comme des « invasions », le « Far West » ne qualifie pas les gangs libyens payés avec l’argent italien mais les navires de sauvetage. Les lois qui criminalisent le sauvetage en mer ne suffisaient plus, « ce n’était pas assez infâme » et il fallait, interprète-t-il, aller jusqu’à désigner les sauveteur·ses comme des « bandits hors-la-loi »…

Comment dire « non », quand la brutalité même des actes est niée par le pouvoir ? Comment s’opposer à ce qui glisse et se déforme quand les politiques migratoires redoublent leur extrême violence par leur dénégation même et vont jusqu’à retourner la responsabilité des morts aux frontières ? Ce thème est devenu une obsession pour moi : traquer les procédés discursifs et sémiotiques qui viennent interdire l’énonciation de la violence, et partant contribuent à son effacement. Mon intérêt pour la dénégation comme composante de l’exercice de la violence légitime s’est déployé dans le cadre d’une thèse en anthropologie qui portait sur l’analyse des politiques migratoires comme des politiques du découragement [2] . J’ai décrit cet état affectif principalement chez les personnes mobilisées pour les droits des étranger·es, qu’elles aient la citoyenneté française ou non. En demandant aux militant·es comment il est possible de continuer à lutter dans un contexte de politiques migratoires particulièrement hostiles, j’ai analysé comment une communauté de lutte tient pour inventer des contre-récits et comment elle s’abîme aussi, parfois. La sidération devant la déformation du traitement des faits liés aux migrations dans l’espace médiatique est apparue comme une composante de l’épuisement pour de nombreuses personnes que j’ai rencontrées. Elles partageaient un sentiment d’anxiété mêlé de sidération face aux paliers franchis dans les formes de déshumanisation des personnes en situation de migration. Dans leurs témoignages, la couverture médiatique des naufrages en mer revenait systématiquement comme un exemple paroxystique.
Comment persister dans l’affirmation que : « non l’AME (aide médicale de l’État) ne coûte pas cher » et que « si, les policiers déchirent au cutter les tentes des exilé·es dans Paris et dans le Calaisis » quand ces faits sont déniés dans l’espace politico-médiatique saturé par des discours xénophobes banalisés ? Dans cet article, j’aimerais revenir sur l’articulation entre dénégation et déréalisation dans les discours sur les migrations à partir d’extraits commentés de l’essai de Didier Leschi, Ce grand dérangement. L’immigration en face, paru chez Gallimard en 2020.

« Tels sont les faits » : la déréalisation des discours sur les migrations dans l’espace public

La question de la « vérité des faits » est tout particulièrement au cœur de l’argumentaire de Didier Leschi, haut fonctionnaire et directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. Au fil des pages, l’auteur répète la formule « tels sont les faits » pour définir une vision « pragmatique » de la migration. Le paradoxe réside dans la nature des « faits », c’est-à-dire des exemples que Didier Leschi mobilise comme autant de vérités. Trois d’entre eux peuvent être cités et commentés :

1. Parlant de l’hébergement « inconditionnel » en France qui fait la « fierté » du pays, il précise : « Il n’est pas rare que des sans-papiers y soient hébergés pendant des années. » (p. 42).
Or, le nombre de places d’hébergement dans le Dispositif national d’hébergement est insuffisant [3] , tandis que l’accès à l’hébergement d’urgence au 115 est particulièrement difficile. En conséquence, nombre de personnes qui pourraient prétendre à ces conditions d’accueil n’y ont pas accès. Par ailleurs, les lieux d’hébergement sont contrôlés et les personnes irrégularisées en sont expulsées, comme le montrait déjà Carolina Kobelinsky en 2008 [4] .

2. « Contrairement à nos voisins, nous sommes plus tolérants quand des personnes décident d’établir un abri sur l’espace public ». (p. 43).
La multiplication des rapports associatifs décrivant les stratégies d’éviction de l’espace public par la police, principalement dans le Calaisis et à Paris depuis les années 1980, ainsi que leur intensification depuis 2015 viennent interroger leur supposé caractère « tolérant » [5] . Des dizaines de témoignages ̶ corroborés par des vidéos et des photographies ̶ décrivent des policiers qui jettent du gaz lacrymogène ou de l’eau en plein hiver sur des couvertures et déchiquètent les tentes au cutter, les rendant inutilisables [6] .

3. « Dans certains pays d’Europe est administré un sédatif au clandestin avant qu’il prenne l’avion. Nous ne le faisons pas ». (p. 54)
Si l’usage de sédatif n’est pas attesté, les personnes en situation irrégulière expulsées depuis la France sont souvent ligotées, la tête enfermée dans un casque anti-bruit. Qualifiées de « stratégies de réduction phonique » dans un manuel à destination des agent·es de la Police aux frontières [7] , des clefs d’étranglement appliquées sur des personnes expulsées ont abouti à des décès.
Au fil de la répétition des « faits » dans l’essai, la décontextualisation et l’euphémisation des violences physiques et morales sont frappantes. Si Didier Leschi affirme en introduction que sa motivation est de s’adresser à la fois aux personnes qui considèrent l’Europe « comme une passoire » et celles qui y voient une « Europe forteresse », il conforte les premières dans la légitimité de leurs ressentiments en assénant des contre-vérités.
La définition proposée par le poète Bernard Noël de la « sensure » permet d’approcher ce qui se produit dans le discours dominant sur les migrations, à l’image de celui de Didier Leschi : « La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l’abus de langage la violente en la dénaturant. (…) Peut-être, pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE, qui par rapport à l’autre indiquerait la privation de sens et non la privation de parole. La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime. Évidement du sens des mots qui décourage : mais que le communisme ait été vidé de son sens pour servir une entreprise totalitaire dont le monde ni la pensée ne se remettent pas, voilà un bien plus grave outrage aux mots. Un outrage qui m’a découragé » [8] .
Bernard Noël pointe les effets de retournement du sens, qu’il distingue de la censure qui a pour seul pouvoir de faire taire : la sensure vient évider le sens des propositions et décourager les locuteur·rices d’y projeter des valeurs et idées. Cet outrage a été tristement illustré par les propos de Stanislas Guérini, alors délégué général de La République En Marche. Il affirmait que l’AME était utilisée pour financer des prothèses mammaires pour des personnes sans-papiers [9] . Dans un contexte de début de discussion au parlement de la réforme de l’AME à la fin de l’année 2019 autour de la réduction du panier de remboursement, Guérini sous-entend qu’il s’agirait de prothèses mammaires d’ordre esthétique. En somme que « les étrangères se feraient refaire les seins aux frais du contribuable ». Cette proposition est à la fois factuellement fausse et propage un mensonge sur l’usage supposément détourné de l’AME. Trois personnes rencontrées mobilisent cet exemple au service de l’expression de leur sidération quant à l’instrumentalisation de quelques cas de chirurgies reconstructrices de femmes qui ont eu des cancers du sein. Leurs témoignages donnent corps au degré atteint par la déréalisation des discours portant sur les étranger·es et à son caractère indécent, vulgaire, outrageant. Des limites sont franchies dans les discours qu’il est tolérable de porter sur les personnes étrangères, et plus largement racisées. À la suite d’Étienne Balibar, on peut poursuivre une enquête par indices de paliers franchis, le premier – largement dépassé – étant l’acceptation d’énoncés où tout problème social est ramené à la présence des étranger·es [10] .

Dénégation et sidération

Comme on l’a vu, la situation migratoire fait l’objet de dénégations multiples dans le débat public. On peut distinguer la dénégation du déni par la forme active qu’elle prend dans l’entreprise de minimisation de la violence d’État à l’encontre des étranger·es : son emploi vise ici à insister sur la position consciente de ses auteur·es. Les psychanalystes Sophie Mendelsohn et Livio Boni définissent la dénégation comme « l’enfouissement collectif d’une réalité trop douloureuse qui aboutit à sa non reconnaissance publique. Le démenti n’est pas de l’ordre de l’oubli collectif mais des mécanismes pour rendre une réalité inénonçable » [11] .
Alors que les preuves vidéo permettent d’attester des pratiques policières de lacération des tentes de personnes survivant dehors, ces faits sont niés par les membres du gouvernement interrogé·es [12] . Le démenti nie le caractère violent, injuste et douloureux des situations vécues par les personnes confrontées à ces pratiques et aux discours des institutions. Dans le même temps, il protège les responsables de ce caractère insupportable. La dissonance est maintenue entre le savoir (« on fait du mal à des gens ») et la croyance (« celleux à qui on fait du mal sont puni·es car ce sont de faux réfugié·es / des délinquant·es »). L’approfondissement de la dissonance fait monter l’angoisse que le maquillage de la violence de la situation ne tienne plus et, partant, fait monter la brutalité de la réaction. La dénégation a alors pour rôle de faire « parade à l’angoisse » [13] pour faire tenir la dissonance.
Du côté de la réception de la dénégation et de ses effets, les travaux de sociolinguistique, la littérature et plus largement les arts permettent d’appréhender le tremblement produit par la déréalisation constante de formes de violences dans la production d’énoncés tordant le sens de la situation migratoire et plus largement politique. En prenant l’exemple des violences policières, l’écrivaine Émilie Notéris propose ainsi l’étude de la manifestation de la violence dans la langue politique par la négation de sa réalité : « Les violences policières ne pouvant pas être qualifiées de violences policières, elles peuvent simultanément se produire mais ne pas exister. (…) Les violences policières n’existant pas, il est interdit de les filmer »Émilie Notéris, Macronique. Les choses qui n’existent pas existent quand même, Cambourakis, 2020, p. 42 et p. 57. .
Le détournement du sens est un geste qui lui fait emprunter une autre direction par la privation, l’évidement ou le décalage entre le fait et sa vérité. Creuser son absurdité est ici un moyen de lui résister.

Jusqu’où la dissonance peut-elle tenir entre les faits et ce qu’il en est dit dans les discours publics ? Comment renverser le rapport de force dont le déséquilibre semble ne pas cesser d’augmenter avec le discours qui vient préparer à la suppression de l’AME et à une énième réforme des politiques migratoires depuis l’arrivée du gouvernement de Michel Barnier soutenu par l’extrême droite ? Et quelles stratégies mettre en œuvre pour infléchir l’hégémonie des discours autour des personnes étrangères. On tiendra cette lutte contre la dénégation dans l’ordre du discours sur les migrations en dénonçant les procédés qui font passer la violence sous les cadres de sa ressaisie et érodent les cadres perceptifs de sa brutalité. Il nous faut tenir, et inlassablement nommer, attraper les faits par la peau du cou et les présenter aux bourreaux qui refusent de les reconnaître. Reste à continuer à mettre le pied dans la porte des discours sur les migrations, pour l’empêcher de se claquer totalement et de laisser le réel dehors.

[1Erri de Luca, « Hors-la-loi », Mediapart, 28 novembre 2022 [en ligne] https://blogs.mediapart.fr/eugenio-populin/blog/291122/erri-de-luca-fuorilegge. Traduction du texte initialement paru sur le site de la fondation Erri de Luca : https://fondazionerrideluca.com/web/fuorilegge/.

[2Intitulée Éteindre le courage. Une ethnographie du découragement dans la mobilisation pour le droit au séjour pour soins, cette thèse d’anthropologie a été soutenue le 9 octobre 2024 à l’Université Paris Cité.

[3François Julien-Laferrière, « 1983-1993 : dix ans de revirements. Du réfugié bienvenu au demandeur d’asile indésirable », Migrations Société, vol. 165, no. 3, 2016, p. 75-90 ; Babels (collectif). La police des migrants. Filtrer, disperser, harceler, Le passager clandestin, 2019.

[4Carolina Kobelinsky, « “Faire sortir les déboutés”. Gestion, contrôle et expulsion dans les centres pour demandeurs d’asile en France », Cultures & Conflits, 71/3, 2008, p. 113 130.

[5Voir notamment l’enquête de Refugee Rights “Life on the streets : data relating to refugees and displaced people in Paris”, http://refugeerights.org.uk/ et le communiqué de presse de MSF, « Migrants dans la rue à Paris : le harcèlement et les violences policières doivent cesser », 7 janvier 2017 [en ligne] http://www.msf.fr/

[6AFP, « A Calais, le gouvernement peine à justifier les images de lacération des tentes de migrants », Le Monde, 1er décembre 2021 [en ligne] https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/12/01/a-calais-le-gouvernement-peine-a-justifier-les-images-de-laceration-des-tentes-de-migrants_6104337_823448.html

[7Manuel daté de 2003, consulté en 2018 dans le cadre de mes activités militantes.

[8Bernard Noël, L’outrage des mots, Paris, P.O.L, 1975.

[9Emma Donada, « CHECKNEWS. L’Etat prend-il en charge les prothèses mammaires des sans-papiers ? », Libération, 10 septembre 2019 [en ligne] https://www.liberation.fr/checknews/2019/09/12/l-etat-prend-il-en-charge-les-protheses-mammaires-des-sans-papiers_1750409/

[10Étienne Balibar, Immanuel Wallerstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 2018 [1988], p.326-327.

[11Livio Boni, Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme. I. L’Empire du démenti, Paris, La Découverte, 2021, p. 174.

[12À Calais, la réponse est qu’il s’agit d’une société privée qui aurait la responsabilité de ces coups de cutter ; mais elle est entourée de CRS. « Qui lacère les tentes des migrants à Calais ? », Mouv’, 30 novembre 2021 [en ligne] https://www.radiofrance.fr/mouv/podcasts/le-check-info/qui-lacere-les-tentes-des-migrants-au-cutter-a-calais-5927821

[13Livio Boni, Sophie Mendelsohn, op. cit, p. 162.