N°143

Editorial

par Philippe Hanus

D’un bout à l’autre du globe terrestre, les épreuves que nous avons vécues durant deux longues années de lutte contre la pandémie de Covid-19 ont laissé espérer le basculement vers un « monde meilleur », reposant sur davantage de respect à l’égard du vivant et sur les valeurs de solidarité et d’ouverture à l’Autre [1] .
Une des principales leçons de l’épidémie fut cependant de nous avoir fait prendre conscience que nous sommes bel et bien entrés dans l’ère du Capitalocène, aboutissement logique d’un système économique animé par une compulsion productiviste et de croissance illimitée, dont l’impératif catégorique crée des destructions accélérées sur l’ensemble de la planète [2] . En révélant l’état de délabrement de notre Maison commune, la crise sanitaire mondiale a permis, selon l’écrivain Camille de Toledo, de saisir à quel point chaque être humain partage désormais cette blessure collective : « Voici le terrain que nous autres, les habitants du XXIe siècle avons à arpenter : des espaces, des territoires blessés, une Terre raturée, biffée comme un vieux manuscrit, couverte de nos écritures par des cartes que nous avons élaborées pour stabiliser nos demeures et qui ont été remises en cause » [3] .

Or, c’est précisément au moment où l’Humanité connaît le même vertige et affronte les mêmes menaces, qu’elle tourne le dos aux solutions communes. Ils ne se comptent plus, en effet, les « hommes providentiels » qui, de Washington à Moscou, en passant par Tel-Aviv, Budapest ou Téhéran, érigent haut les murs d’un monde clos et divisé où il n’y a, par définition, pas de place pour tout le monde. Les « opinions publiques » européennes, elles-mêmes hypnotisées par le chant des sirènes néo-nationalistes, s’en remettent à des candidats prônant l’autorité et le durcissement législatif contre les étrangers au nom de la « sécurité intérieure ». Partant de là, comment appréhender « la société qui vient [4] » sans être soi-même déboussolé en chemin par l’irruption constante de ces nouveaux visages d’un pouvoir archaïque ?

Un étrange désarroi nous assaille en cet automne. Sans doute est-il lié au chaos du monde, mais aussi à cet étrange sentiment de vivre une forme de sursis, puisque l’extrême droite est aux portes du pouvoir en France – comme ailleurs. D’un certain point de vue, elle est même déjà aux commandes de ministères régaliens… Cependant, contre toute attente, une forme de résistance diffuse à la contamination de l’espace public par ses idées s’est manifestée lors des dernières législatives, grâce à la mobilisation du corps électoral, hâtive certes, mais qui a eu des conséquences concrètes dans les urnes et au-delà, puisqu’elle s’exprime désormais dans un mouvement de fond en faveur de la justice sociale et environnementale. En dépit de certaines pratiques de gouvernement invalidant la participation publique et réduisant au silence la résistance populaire, dont témoignent l’épisode des Gilets jaunes et l’abandon de la Convention citoyenne pour le climat, ce sont bien des citoyen-ne-s ordinaires qui ont « pris en charge » le front républicain et lui ont donné un sens dans le monde réel.
Au sein de la catastrophe, à venir, mais déjà là, trop grande pour être envisagée de façon solitaire, un élan vers les autres se concrétise chaque jour dans des processus de communisation animés par une salutaire volonté de sortir les mots et les gestes de leurs gangues idéologiques les plus mortifères. Il s’agirait, comme nous y invite Patrick Chamoiseau, « de se mettre poétiquement du côté de la vie, dans un monde de culture et de beauté que les fascistes ne peuvent même pas imaginer ». Certaines bonnes volontés – ce numéro y participe – font ainsi fructifier les capacités d’invention et la créativité individuelles, mais aussi celles d’organisations spontanées au service de nouvelles règles communes, tandis que d’autres réinvestissent collectivement les « places publiques » [5] .

À l’heure où le débat politique, ici et partout ailleurs, se concentre sur le degré d’inhumanité qu’il conviendrait d’adopter face aux personnes migrantes ou encore aux « assistés sociaux », des expériences concrètes de rupture avec l’ordre établi, de désobéissance même, peuvent être observées ici ou là. Ce sont autant de petits gestes quotidiens qui témoignent d’attachements indéfectibles à la cause des subalternes ou des plus vulnérables. Dans un contexte où la SNCF ne cesse de durcir ses contrôles ferroviaires ̶ qui s’apparentent de plus en plus à une « chasse aux pauvres » ̶ j’ai récemment été témoin de l’acte de résistance d’une contrôleuse à bord du TER Valence-Genève qui, après avoir demandé son billet de train à un jeune exilé « sans-papiers », s’est empressée d’ajouter : « Vous n’avez pas de titre de transport ? Et je présume que vous n’avez pas non plus de pièce d’identité ni de moyen de paiement, n’est-ce-pas ? Et où allez-vous comme ça ? Vers la Suisse ? Bon, et bien restez assis là et je vous promets que tout va bien se passer pour vous jusqu’à la fin du voyage ! »
De telles formes de dissidences sont plus que nécessaires. Elles maintiennent partout une réponse résistante aux injonctions à la destruction haineuse et cynique de nous-mêmes qu’on nous inculque comme seul réalisme possible.

***

« Je t’ai tenu entre mes bras
Je t’ai vu jouer dans le jardin
T’ai consolé combien de fois ?
T’ai vu courir sur les chemins ?
Tout ça pour en arriver là
Te voir défiler main levée
Beuglant comme si on ne captait pas
Des slogans d’inhumanité
Je ne me souviens pas de signes
Rien qui nous aurait alertés
De sales gueules qui viennent te chercher
De trajectoires qui se dessinent
Tout est venu d’un coup brutal
Les images de ce défilé
Tes yeux fiévreux, ta main levée
L’enfance noyée dans une eau sale
On t’a soulevé dans nos bras
On t’a vu jouer dans le jardin
Consolé combien de fois ?
Et nourri quand tu avais faim
Qu’est-ce qu’on peut encore faire de ça ?
Ne plus t’aimer, serait inhumain »

Dominique A L’humanité extraite de l’album Quelques lumières, Wagram, 2024.
Dominique A, nous fait ici entendre une autre voix que celle des colporteurs de haine et nous guide en chemin pour éviter les pièges de la pensée binaire…On a tellement besoin de veilleuses et de veilleurs en ce moment, pour prendre soin de notre commune humanité. Merci Dominique A d’exprimer, en chansons, la force de consolation qui sommeille dans l’ordinaire de nos existences tellement banales.

[1Jérome Baschet, Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, La Découverte, 2021

[2Armel Campagne, Le Capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique, Divergences, 2017.

[3Camille de Toledo, Une histoire du vertige, Verdier, 2023, p. 43.

[4Didier Fassin (dir.), La société qui vient, Seuil, 2022.

[5Joëlle Zask. Quand la place devient publique, Le bord de l’eau, 2018.