Paris, mercredi 8 avril 1987. Les membres du groupe rock lyonnais Carte de séjour montent sur la scène du club le Bus Palladium pour recevoir, des mains de l’ex-ministre de la Culture Jack Lang, le Grand prix du Rock français, qu’ils viennent de remporter devant les Rita Mitsouko et la chanteuse Elli Medeiros. Cette récompense témoigne de la reconnaissance, par la critique musicale, de leur talent d’ambassadeurs d’un « rock métissé » [1] . Implicitement, elle est aussi un plaidoyer pour une France "pluriculturelle", comme on disait alors, dans un contexte où la rhétorique xénophobe gagne du terrain dans les discours publics. Gérard Bar-David, journaliste au magazine pop-rock Best, de confirmer cet état d’esprit : « j’avais joué les lobbyistes pour que le jury du Bus d’Acier auquel j’appartenais, décerne sa récompense à Carte de séjour, comme une baffe balancée aux fachos émergents du Front National » [2] .
En dépit d’une notoriété grandissante, à laquelle la reprise orientalisante de Douce France de Charles Trenet [3] n’est pas étrangère, l’œuvre musicale de Carte de séjour ne fait guère consensus. Elle suscite même une vive polémique à droite de l’échiquier politique, sur fond de critique du pluralisme culturel. L’essayiste Alain Griotteray, figure de proue des intellectuels conservateurs, voue aux gémonies le « rock kabyle » et le « reggae marocain », estimant qu’il s’agit là d’une « négation de la France » [4] . Lors d’un colloque du Club de l’Horloge ̶ cercle de réflexion politique national-libéral, ayant vocation à établir des passerelles entre la droite républicaine et la mouvance intellectuelle d’extrême droite ̶ Jean-Louis Harrouel enfonce le clou : « mettre sur de la musique de rock des paroles arabes comme le groupe Carte de séjour ou des paroles kabyles à l’instar de Rockin’ Babouches n’apporte rigoureusement rien sur le plan culturel. Tout cela n’est qu’une variante de l’inculture de masse, une nouvelle forme de la sous-culture » [5] . Battu en brèche par le Front National, par la droite et par une partie de la gauche, le droit à la différence est également dénigré par certains membres de l’intelligentsia [6] . Ce renoncement à la diversité culturelle est la première pierre sur laquelle les idéologues conservateurs vont construire une contre-offensive autour du thème de la « perte d’identité nationale », tandis que sur le terrain les militants frontistes font résonner le slogan "La France aux Français" et multiplient les exactions contre les populations immigrées.
Une « ratonnade » à la Croix-Rousse
Illustration concrète de la diffusion d’une idéologie raciste au sein de la société française, dans la nuit du 10 au 11 avril 1987, un commando d’extrême droite attaque commerces et bistrots « ethniques » des pentes de la Croix Rousse à Lyon, molestant au passage quelques riverains et activistes libertaires. Le bâti ancien et dégradé de ce quartier lyonnais, délaissé par les politiques de rénovation urbaine malgré sa proximité avec le centre-ville, offre des loyers bon marché, susceptibles d’intéresser, outre les immigrés, des artistes et étudiants ainsi que bien des associations. Les Pentes sont en effet devenues, au cours des années 1970, un territoire de prédilection des organisations de la gauche contestataire, où cohabitent collectifs féministes, organisation pro-immigrés, radios pirates, imprimeries et librairies anarchistes [7] . Entre la place des Terreaux et le boulevard de la Croix Rousse, de traboule en traboule (passage qui traverse plusieurs maisons), on passe successivement par des micro-quartiers qui traduisent à leur manière cette mosaïque composée de H.L.M., échoppes de produits exotiques, cafés-concerts et divers autres lieux alternatifs.
Quant aux murs des Pentes, ils affichent tags, graffitis et appels à manifestation, en un dazibao ininterrompu. Ambiance, dont témoigne une jeune chanteuse punk promise à un bel avenir dans la littérature, Virginie Despentes : « La Croix-Rousse c’était vraiment un quartier mélangé à ce moment-là. C’était le quartier de Carte de séjour, de J’y suis j’y reste, un mouvement militant super important » [8] .
C’est au cœur de ce territoire cosmopolite qu’une cinquantaine d’individus se réclamant du Front National, vont procéder à une opération d’affichage sauvage, en particulier dans les rues où sont majoritairement installées des familles originaires du Maghreb. Ceux-ci se livrent ensuite à des affrontements ouverts avec des riverains dans les rues Burdeau, Pouteau et Imbert Colomès, mais aussi rue des Tables Claudiennes à proximité du local de répétition de Carte de séjour. Les premières altercations ont lieu vers 23 h 30, lorsque deux serveurs du bar Monkey business qui viennent de décoller une affiche de l’extrême droite, rue Burdeau, sont coursés jusque dans leur établissement, bientôt envahi par une trentaine de nervis du FN, barres de fer à la main. Le patron est sommé de « s’écraser » par l’un des meneurs, sous peine de voir les lieux dévastés. Le retour à l’ordre, qui a lieu une heure plus tard, nécessite l’intervention d’importantes forces de police. Des témoignages font état de coups de feu et d’individus roués de coups. Mansour, un ami des musiciens de Carte de séjour est notamment blessé à l’œil par un tir de pistolet à grenaille.
La veille des événements, jeudi 9 avril, certaines idées relatives au « nettoyage des quartiers immigrés » avaient été virilement martelées par Jean-Marie Le Pen, lors d’un meeting organisé par le Front National au Palais des sports de Gerland. Une des têtes pensantes du Front National, le professeur Bruno Gollnisch, élu député du Rhône, de surenchérir, en annonçant que son parti allait intensifier son action (affichages sauvages, distributions de tracts, prises de parole) dans le quartier de la Croix-Rousse, en soutien à « une population excédée, abandonnée à l’emprise croissante des comités gauchistes, des bandes de délinquants et des étrangers qu’ils embrigadent » [9] .
« Non au racisme, non au fascisme, dans la douce France »
Lyon, place des Terreaux, jeudi 16 avril. En réponse aux actions violentes des groupuscules d’extrême droite à la Croix-Rousse, de nombreuses associations (MRAP, Cimade, Ligue des droits de l’homme), des commerçants du quartier ainsi que les principales organisations politiques et syndicales de gauche (PS, PCF, PSU, CGT, CFDT, LCR) appellent à un rassemblement pacifiste. Dans le cortège, la version de Douce France par Carte de séjour est diffusée au moyen d’une sono ambulante. Celle-ci donne le ton d’une déambulation mani’festive où se distinguent quelques personnalités morales, des élus de la République, ceints de leur écharpe tricolore, parmi les différentes composantes du microcosme croix-roussien : descendants d’immigrés post-coloniaux, punks alternatifs, écolo-libertaires, etc.
L’ambiance de ce cortège est précisément décrite par le correspondant du journal Le Monde : « Vers 18 heures, ils partirent cinq cents de la place des Terreaux inondée de soleil, mais par un renfort moins prompt que régulier, ils se virent près d’un millier en arrivant place Sathonay aux derniers feux du crépuscule. Entre-temps, pas de slogans vengeurs, nulle agressivité, aucun débordement mais une musique, censée adoucir les mœurs, omniprésente : tambours et percussions diverses, raï et samba, rythmes d’un "type méditerranéen prononcé" écriraient certains. En tête du cortège, deux banderoles : "Non au racisme, non au fascisme", "Oui à la différence, non à l’indifférence", annonçaient suffisamment la couleur. Celle de l’arc-en-ciel (…) Une spontanéité tranquille et chaleureuse irriguait constamment ce défilé serpentant dans les allées du contre-pouvoir. L’hirondelle qui faisait ce printemps s’était prise pour une colombe ».
Paris, Assemblée nationale, lundi 27 avril 1987. Lors des questions au gouvernement, le député socialiste du Rhône, Jean-Jack Queyranne, attire l’attention du ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua, sur les graves incidents qui se sont déroulés à la Croix-Rousse quelques jours plus tôt : « De nombreux témoignages confirment que, sous prétexte d’un collage d’affiches, une cinquantaine de personnes ont semé la terreur dans ce quartier, s’en prenant délibérément à de jeunes immigrés, ainsi qu’à ceux qui voulaient s’opposer à ces actes de haine raciale » [10] . Ce qui est présenté par les forces de l’ordre comme de simples heurts avec des contre-manifestants, paraît avoir pris le caractère d’une "ratonnade" [11] , comme ce fut déjà le cas à Marseille le 4 avril lors d’un précédent meeting du Front National. Un groupe de parlementaires interpelle le gouvernement, le priant de faire toute la lumière sur ces événements d’une rare brutalité et lui demandant quelles mesures concrètes les responsables de l’ordre public souhaitent prendre pour éviter que de telles exactions racistes ne se reproduisent à l’avenir...
Une réception en l’honneur du groupe rock Carte de séjour
Lyon, 23 avril 1987. La Municipalité organise une réception en l’honneur de Carte de séjour, lauréat du Bus d’Acier, au sein d’un lieu prestigieux : l’Espace lyonnais d’art contemporain (ELAC). C’est André Mure, adjoint à la culture du maire de centre-droit Francisque Collomb, qui accueille et félicite les talentueux rockers de Rillieux-La-Pape. Après avoir écouté les mots convenus de l’édile, avec un sourire aux lèvres, Rachid Taha, chanteur du groupe sort de sa poche un petit papier qu’il lit intégralement sur un ton sarcastique : « À l’heure où la mairie de Lyon organise l’accueil de Carte de séjour, nous avons appris qu’un groupe de jeunes arabes et français a été attaqué par les nervis de l’extrême droite . Y aurait-t-il deux sortes d’Arabes ? Les gentils migrants, qui contribuent à l’expression culturelle française et mangent des petits fours sous les salons lambrissés des administrations, et les méchants immigrés, qui se font tabasser car ils ne font qu’apporter leur force de travail à leur pays d’adoption. Pour nous, ce sont les mêmes et il ne saurait y avoir en démocratie deux poids et deux mesures » [12] . Décontenancé par l’interpellation du jeune artiste, et sa liberté de ton, l’élu lyonnais se voit alors contraint de rappeler que les membres du conseil municipal ont unanimement condamné les violences de la Croix-Rousse, puis il improvise un petit discours empreint de lyrisme : « Nous sommes tous des métis. Irénée, Pothin, nos premiers saints chrétiens, étaient déjà des immigrés. Depuis deux mille ans, Lyon est un carrefour racial ». Alors qu’il n’a pas tout à fait achevé son allocution, la voix d’André Mure est couverte par le formidable éclat de rire de Djida Tazdaït, présidente de l’association Jeunes Arabes de Lyon et de la banlieue (JALB) [13] , invitée pour la circonstance en tant qu’amie des musiciens. Au sein de ce collectif militant, et d’autres qui l’ont précédé comme Zaâma d’Banlieue, la jeune femme a en effet partagé avec Carte de séjour nombre de combats contre le racisme, les violences policières ou le patriarcat.
Profitant de la tribune qui leur est ainsi offerte, les descendants d’immigrés moquent la tartuferie des édiles lyonnais et dénoncent plus largement la complaisance d’une partie de la classe politique française vis-à-vis de l’idéologie raciste et antisémite du Front National. En la circonstance, Djida Tazdaït et Rachid Taha usent davantage d’une ironie rebelle que d’une colère surchauffée pour manifester leur opposition viscérale aux thèses culturalistes et identitaristes de l’extrême droite, diffusées à grande échelle au sein de la société française à partir des années 1980.