N°143

Maux d’ordre...

Les enjeux du travail de mémoire et d’histoire

par Mohammed Ouaddane

Actualisation d’un travail de synthèse réalisé en 2017 dans le cadre du Projet IFRI (Open Society) « quelles politiques d’immigration, d’asile et de citoyenneté en France ? »

Depuis de longues années, nombre de réseaux d’acteurs associatifs, militants ou non, de chercheurs, d’artistes et d’organisations syndicales ou politiques sont activement mobilisés sur les questions migratoires en articulation avec le monde du travail, les luttes sociales et les questions urbaines. Ces démarches s’inscrivent dans un travail de mémoire et d’histoire critique, mais aussi de lutte contre toutes les formes de discrimination et de production des inégalités.
Au-delà du contexte actuel de « droitisation » et de normalisation des idéologies et des discours réactionnaires et anti-démocratiques d’une frange de la société française, ces collectifs et organisations, nombreux, ont investi et investissent l’espace public au travers de manifestations et de mobilisations diverses. Ils mettent en place régulièrement depuis de nombreuses années des actions sous forme de rencontres, de sensibilisation et de formations, et produisent des ressources comme autant d’outils pour combattre les mécanismes de haine et de rejet de « l’autre et de tous les autres ».

Travail de mémoire et d’histoire et déconstruction des préjugés

Depuis plusieurs décennies, la « mémoire des habitants et des quartiers » est devenue un thème important d’initiatives démocratiques pour la société française. Ces manifestations diverses, souvent locales, sont portées par des chercheurs et des universitaires, des associations, des artistes ou des collectifs d’habitants avec comme souci majeur de préserver, de collecter, de rendre visible et de valoriser différents aspects des histoires et des mémoires souvent oubliées ou peu connues du grand public : les « quartiers populaires », les habitants, les populations ouvrières, les identités culturelles, les migrations, les luttes sociales ou politiques, les lieux de mémoire, etc.
Les populations installées à l’échelle des différents territoires, du micro-local au national, sont porteuses de cultures et mémoires singulières, patrimoine dont la pluralité même construit du commun et du collectif.

Le travail de mémoire et d’histoire est un levier essentiel pour les acteurs de la société civile engagés et impliqués dans une démarche active de déconstruction des assignations et des catégorisations visant les publics stigmatisés et dominés : demandeurs d’asile, « réfugiés », migrants de différents statuts, « sans-papiers » – travailleurs non déclarés selon les organisations syndicales –, Roms, etc.
Ce travail permet d’objectiver ce qui se joue dans les processus d’ethnicisation du rapport social, et dans la mise à distance sociale, politique et culturelle des altérités constitutives de la société. Un « jeu » qui connaît plusieurs variantes pseudo-scientifiques de catégorisations des appartenances supposées ou fantasmées, notamment en ce qui concerne les groupes « racisés », « ethnicisés » ou « culturalisés ».

Prises tout à la fois dans des logiques individuelles et collectives, les mémoires et les histoires ne sont pourtant pas des objets fermés. Ils ouvrent au contraire un questionnement politique qui ne va pas sans interroger les fondements même de notre conception du « vivre ensemble ». Car, mémoires et histoires appellent de manière connexe des concepts également hautement problématiques, au premier rang desquels celui des identités qui, depuis plus de vingt ans, occupe une place centrale dans la qualification, voire l’ethnicisation du rapport social en France. Or, par définition, tout travail de mémoire et d’histoire critique est un travail de déconstruction des préjugés et de lutte contre toutes les formes de discrimination.

Une politique publique déficiente

La question mémorielle semble souvent couplée à la question de « l’intégration » de populations inscrites dans une altérité immuable et relevant de politiques publiques oscillant entre le traitement spécifique et le droit commun (« intégration », « lutte contre les discriminations », « diversité »...). Force est de constater cependant que ces politiques publiques reposent trop souvent sur des principes moraux, des postures idéologiques et interrogent très rarement, d’un point de vue scientifique et politique, le rapport social.
La prise en compte des problématiques mémorielles – avec des tentatives avortées il y a à peine une décennie [1] – aurait pu certes attester d’un volontarisme politique en la matière, au même titre que d’autres politiques volontaristes de ces trente dernières années. Cependant, il nous apparaît important qu’un véritable travail de reconnaissance de ce qui a été réalisé, notamment par les organisations de la société civile, et qu’un bilan critique de base soient effectués, avant toute autre préconisation publique, calée le plus souvent sur une réflexion et une programmation d’urgence.

Les pouvoirs publics peinent à prendre en compte de manière effective les dynamiques engagées depuis plusieurs décennies par des acteurs et réseaux associatifs et culturels sur les questions mémorielles avec un fort ancrage territorial. Ces dynamiques citoyennes, associant également des chercheurs, des acteurs institutionnels et politiques, se posent comme résolument transversales : inscrire le travail de mémoire et d’histoire sur les migrations dans leurs articulations aux problématiques du monde du travail, des questions urbaines, etc.

Il s’agit de fait de consolider de nouvelles dynamiques citoyennes au niveau inter-régional, voire européen, en lien avec d’autres réseaux. Quelles sont les dynamiques régionales sur les questions mémorielles et quel travail de mémoire en œuvre ? Quelles transversalités construire ? Quelles politiques territorialisées en regard des actions de mémoire ?
Les Réseaux et les associations jouent un rôle primordial dans cette dynamique, mais force est de constater qu’il y a un déficit de soutien public – et privé – à ce niveau. Comment construire dès lors un projet plus global et des actions préventives effectives qui éviteraient les dérives idéologico-politiques que l’on connaît actuellement ?
Cet enjeu nécessite de fait un engagement politique et un soutien public et privé avec une vision stratégique à long terme : inscrire plus durablement les actions sur les territoires et auprès des populations ; agir contre les logiques de cloisonnement dans un contexte de fragilisation économique et sociale des forces collectives.

Dynamiques d’acteurs et réseaux d’acteurs : la nécessaire action collective

De manière générale et ce depuis plus d’une vingtaine d’années, les acteurs et réseaux d’acteurs de la société civile prennent ces questionnements en compte et tentent d’y apporter des réponses adéquates au travers de leurs pratiques et actions de décloisonnement, de confrontation des savoirs et des savoir-faire. De fait, ils embrassent – de manière scientifique tout en considérant la dimension politique – la question mémorielle dans une démarche autonome et critique.

Il importe par conséquent de capitaliser, de mutualiser les expériences, les réflexions et les outils élaborés par ces acteurs. Il est d’utilité publique de favoriser la diffusion et la connaissance de leurs pratiques, savoirs et savoir-faire auprès du plus grand nombre.
Ces pratiques et ces savoirs sont inscrits dans le réel du terrain sur une durée longue. Les fondations des acteurs en réseau reposent sur ce double ancrage : une maîtrise des contenus et une connaissance du terrain.

Comment plus globalement et de fait s’intéresser aux champs relevant de la mémoire et l’histoire de l’esclavage, l’histoire coloniale, l’histoire des résistances et des déportations, celle des migrations, du monde du travail et des luttes des mouvements ouvriers, des luttes sociales et de genres, de la construction des stéréotypes sur les territoires des périphéries et « banlieues », des enjeux d’éducation et de transmission, de la participation citoyenne et des pratiques de démocratie locale… Sans établir pour autant des hiérarchies entre ces mémoires et en pensant aux modalités de transmission de ces savoirs à un large public et à des modalités d’actions et d’interventions transversales.

Le travail de mémoire et d’histoire, sans injonction ou obligation d’un « devoir de mémoire » ou de commémoration, est rarement interrogé. On ne peut pourtant pas continuer à isoler et séparer les thématiques et les problématiques, ni continuer à seulement agiter des effets de manche idéologiques ou médiatiques en jouant à la figure de l’« expert » sans effet sur les réalités concrètes. Quel travail de mémoire et d’histoire critique et permanent sur la production/fabrication idéologique des « identités » et des « mémoires », sur les écritures officielles et officieuses de faits historiques émanant de l’État, des mouvances et organisations politiques ou religieuses… ou revisitées idéologiquement par des individus et des groupes ? Il est important de déconstruire les processus de mythification, lisibles dans de nombreux faits historiques sensibles, par un véritable travail d’objectivation scientifique (pour exemple, quels liens établir entre La Marche pour l’Égalité et les révoltes urbaines de 2005 en France ? Entre les faits d’Octobre 1961 et ceux de Charonne ? [2] ....).

En conclusion, il s’agit de savoir quelles réponses constructives apporter aux questions des identités, des mémoires, des patrimoines et des territoires, sachant que ces notions sont indissociables et ne peuvent être considérées séparément.
De plus en plus de citoyens, acteurs associatifs et culturels, acteurs institutionnels et politiques, artistes, chercheurs… agissent en intelligence collective pour proposer d’autres approches, plus pertinentes et plus efficientes, sur les questions mémorielles. Un travail de mémoire exigeant et permanent qu’il s’agirait de mieux reconnaître et soutenir.

[1Nouvelle loi de la politique de la ville de février 2014 ; le Ministère de la ville sur la période 2012-2017 ; ou les préconisations des rapports remis au Premier ministre de l’époque dans le cadre de la « Refondation de la politique d’intégration ».

[2Le massacre du 17 octobre 1961 est la répression meurtrière, par la police française, d’une manifestation pacifique d’Algériens organisée à Paris par la fédération de France du FLN, dans le contexte de la guerre d’indépendance algérienne. La répression au métro Charonne de la manifestation du 8 février 1962 est un cas de violence policière à l’encontre de personnes manifestant contre l’Organisation armée secrète (OAS) et la guerre d’Algérie.