Ce livre aurait pu aussi bien s’intituler Sociologie sayadienne de l’émigration-immigration, du moins pour sa première partie. L’auteur y rappelle et surtout explicite les apports – et aussi la méthode – souvent précurseurs en leurs analyses, du sociologue Abdelmalek Sayad dans ce domaine. En soi, c’est un bol d’air (un air de raison garder) dans le ciel sombre des discours actuels qui rejouent la pièce, si usée mais toujours efficiente, de la bouc-émissairisation de l’« immigré » – renommé « migrant » ou « étranger » – ou, et inversement, de la victimisation de la société et de la Nation par l’immigration. Argument inusable, ici et ailleurs, d’une instrumentalisation politique des représentations qui vise la conquête des opinions, et conséquemment du Pouvoir.
Sayad pensait déjà « la nation à l’épreuve de l’immigration » (l’État se pense lui-même en pensant l’immigration), Smaïn Laacher (sociologue, professeur à l’université de Strasbourg) inverse ici la proposition : « L’immigration à l’épreuve de la Nation ». Cette inversion accentue le rendu de la proposition sayadienne au regard des temps présents : les migrations ne révèlent pas seulement les vérités des Pouvoirs-États-nations actuels, mais, du fait de leurs accélérations et de leurs effets en termes de transformations sociales et culturelles, révèlent en arrière fond une problématique du rendement historique et idéologique de la notion nation. Elle est devenue défensive dans les crispations de ses forces. Elles révèlent en tout cas la nécessité de repenser cette notion autrement, en produisant une connaissance plus « libre » sur le fait migratoire – éclairant par là même ce que « être membre d’une nation » veut dire aujourd’hui. Autrement en tout cas que les dénonciations, dans un sens ou dans un autre, que l’évidence quantitative des flux ou les catégorisations juridico-politiques et les récits qu’en produisent les institutions, etc. C’est la question que se pose et nous pose l’auteur : « à quelle condition une science de l’immigration est-elle possible qui ne soit pas une pensée qui reste enfermée dans les limites de la raison d’État et de ses institutions ? ». La réponse qu’il en donne est rigoureusement sociologique : « Du côté des individus, des groupes et de leurs pratiques sociales et symboliques, une production de connaissances rigoureuses […] ne peut se donner comme programme que de se rapprocher le plus possible des faits observables, et de s’en tenir à l’expérience seulement, mais à toute l’expérience ».
L’expérience migratoire, c’est sans doute la donne que l’on a oubliée le plus souvent dans les discours et dans la construction même d’une « science » de l’immigration – du moins jusqu’à Sayad et quelques autres – au profit des « raisons » politiques, économiques et idéologiques. Autant dire que les savoirs sur l’immigration claudiquent souvent en sautillant sur un seul pied. Ils oublient ce qui en fait une expérience de déplacement précisément, c’est-à-dire une « totalité symbolique » dont il conviendrait de rétablir à chaque fois tout « le système de relations qui unissent entre elles les différentes configurations directement ou indirectement attachées au fait migratoire ».
Ce fut l’un des apports essentiels de Sayad : toute « immigration est une émigration » ; « penser l’immigration, c’est penser l’État » ; toute immigration est le produit de l’Histoire et des rapports de domination entre les sociétés ; l’immigration est pensée souvent comme « une présence provisoire » justifiée seulement par son utilité, une « illusion sociale » qui fabrique « la double absence » et projette par ailleurs les « enfants d’immigrés » dans une « l’illégitimité » sociale ; l’« intégration » est autant liée aux conditions concrètes des populations immigrées qu’à une éthique-politique plus souvent suspicieuse d’une possible citoyenneté de l’étranger ; l’expérience de l’immigration est à explorer autant sur le plan pratique que sur le plan théorique en tant qu’objet « digne » de la pensée scientifique, etc.
Chacun de ces apports a ouvert par la suite des portes dans les sciences sociales sur l’objet immigration, lui rendant sa dignité. Dont les travaux de Smaïn Laacher lui-même, disciple et ami de Sayad, qui dit ici, plus directement que dans ses autres livres, sa dette : une « dette de sens » : « le sens des choses, le rapport des humains à ces choses, des relations entre les uns et les autres » ; mais aussi la dette de l’héritier : « je pense que je fus une sorte d’héritier sur lequel se déployait et se dépliait la transmission d’une disposition à agir, à penser », c’est-à-dire, à chaque occasion et à tout moment, « s’instruire des autres et sur les autres, sur l’observation et la connaissance des faits migratoires sur les certitudes des uns et des autres et les ‘’bêtises’’ qui ne cessaient de pleuvoir sur ce thème ».
Sayad pratiquait dans ce sens et exhortait à pratiquer une sorte de psycho-analyse, de maïeutique ou de « sociologie clinique » exigeant de bien se connaître soi-même, notamment ses propres fragilités, pour mieux connaître celles, conditionnelles, des autres, et notamment des « personnes déplacées ». C’est une manière de penser-agir non seulement contre les formes de « domination » objectives mais aussi contre les formes de l’« illusion », cette « méconnaissance collective objectivement entretenue ». Elles contribuent toutes à la fabrication de l’ordre social et symbolique qui nomme, définit et catégorise les individus, conditionnant de la sorte les possibilités de leurs déplacements ; et à l’ordre politique qui impose, en les isolant, les problématiques des discours qu’il faut tenir en fonction de ses intérêts du moment (l’identité, la religion, la sécurité, la préférence nationale, etc.).
La deuxième partie du livre déploie précisément cette sociologie à la fois analytique et ‘’synthétique’’ (dans le sens où elle met en liens de compréhension les différents aspects d’un item sans quoi il demeure « dissimulé » et prête à toute forme de manipulation).
Le chapitre intitulé État, institutions, économie et illégalismes analyse notamment les rouages de la construction de la thématique de la « clandestinité » (de la présence, du travail, du trafic, etc.) non seulement comme une « redéfinition de l’immigration : dans l’ordre national, dans l’ordre de l’économie et dans l’espace des nouvelles illégalités », mais comme un espace qui s’est universalisé en « système d’organisation générale de la production ». Cependant, « Par une sorte de magie sociale », « toutes les illégalités ne se valent pas » ni ne suscitent « les mêmes réprobations et les mêmes indignations ». Cette sorte de magie en est venue à réserver d’abord la notion de « clandestin » à la présence du « migrant »...
Il en est de même des autres items traités : l’hospitalité, le lien national, l’habitus national ou l’intégration. A chaque fois, c’est un éclairage de ce que les différents usages intéressés – ou symptomatiques – de ces notions en dissimulent, de ce que l’État et les institutions en fabriquent comme devant être la perception orthodoxe ou le jugement normatif, et de ce qui s’en révèle des dits de leurs acteurs. Au croisement de ces lignes de forces, non compréhensives les unes des autres, naît « cette posture relativement naïve consistant, pour certains, à implorer l’État à faire preuve de plus de ‘’compréhension », de ‘’souplesse », de ‘’réalisme’’, de ‘’justice’’ à l’égard des immigrés ; quand, pour d’autres, la voix haute et l’indignation en bandoulière, il est le plus souvent ‘’hors de question’’ » de franchir certaines ‘’lignes rouges’’, de montrer de la faiblesse ; bien au contraire, il faut faire preuve d’autorité et du ‘’sens de l’État’’ particulièrement en matière de délinquance des étrangers, de régulation des flux migratoires et de l’expulsion des étrangers en situation irrégulière ». Postures tenaces mais « incapables de susciter un quelconque effet performatif » sur la construction d’une société réellement intégratrice de tous ses membres.
Au final, le constat demeure inquiétant. Ce que devrait être l’action de la puissance publique pour l’immigration, c’est-à-dire une « stratégie publique de court, moyen ou long terme », ne semble pas être le cas en France : « L’État ne pense l’immigration qu’au coup par coup ». Ce que l’on pourrait dire du coup et dans la lignée sayadienne : l’État se pense lui-même au coup par coup (par une inflation des lois et décrets sur les étrangers) à travers l’immigration, à travers tous ces eux (construits comme tels) qui constituent, en la contrariant, l’image de son nous. Inversement et en réaction, ces eux ne cessent de démultiplier défensivement leurs « découpes »... Une machine qui « ne cesse de creuser l’écart entre des nous particuliers et un nous universel », mettant d’abord les uns « à l’épreuve » des autres. « Est-ce le bon procédé par lequel on naturaliserait l’étranger dans l’espace national ? On peut légitimement en douter ».