En 1974, un petit groupe de militants, animé par Paul Muzard, prêtre et arabisant, fonde l’Association dauphinoise d’aide aux travailleurs étrangers (ADATE).
Fêter les cinquante ans de cette association permet de montrer l’évolution de la question migratoire sur cinq décennies. À travers les politiques d’immigration mises en place au niveau de l’État et des collectivités locales, se reflètent les nombreux débats autour de la présence des migrants et de leurs familles au sein de la société française, l’émergence d’une nouvelle génération née dans le pays d’accueil, l’existence de situations interculturelles de fait qui interrogent les politiques sociales, les politiques urbaines et les politiques éducatives. Depuis cinquante ans, les flux migratoires se sont accrus, les zones de provenance des migrants se sont diversifiées, leurs profils et leurs aspirations ne sont plus ceux de leurs devanciers. La société française, à l’instar de la plupart des autres sociétés européennes, tend à se fermer de plus en plus à l’accueil de nouveaux migrants. La thématique des migrants responsables de tous les maux et en particulier l’insécurité qui fut longtemps réservée aux partis d’extrême droite est de plus en plus reprise par des leaders d’opinions, classés parmi les « modérés » qui en attendent plus de gains électoraux à court-terme que de résultats tangibles à long terme.
Face à un tel maelstrom, que peuvent les associations fondées sur des valeurs de respect d’autrui et de solidarité ? Un regard rétrospectif sur les publics de l’ADATE, sur ses transformations internes et ses rapports avec les politiques publiques montrent une incontestable capacité d’adaptation qui n’a pas été acquise sans douleurs. Faire l’histoire de cette association au cours des cinquante années écoulées, c’est aussi faire l’histoire des changements démographiques, politiques, idéologiques et sociétaux qui ont suivi le passage du XXe au XXIe siècle. La situation actuelle semble peu favorable à des actions inspirées par les valeurs qu’a toujours défendues l’ADATE. Mais son expérience demeure un atout pour continuer à avancer même dans le contexte, particulièrement difficile d’aujourd’hui.
Les premières années de fonctionnement de l’ADATE sont marquées par une certaine fraîcheur militante. L’État envisage alors de confier des missions de service public aux associations qui ont déjà une certaine expérience dans le domaine de l’accueil. En 1974, la circulaire Gorce crée le réseau national des bureaux d’accueil. Ceux-ci sont initialement prévus pour aider les immigrés qui veulent rentrer chez eux mais, très vite, ils deviennent des structures d’accueil et d’aide administrative pour aider les personnes à accéder à la connaissance de leurs droits
en matière de séjour, de santé, d’aide sociale. La politique d’incitation au retour n’ayant touché que peu de monde, les bureaux d’accueil captent des usagers qui entendent passer l’essentiel de leur vie en France, tout en gardant des liens avec leurs pays d’origine. C’est une population très homogène composée surtout d’originaires des trois pays du Maghreb, de Turquie et d’Afrique subsaharienne. Ils sont souvent illettrés et maîtrisent mal le français. L’ADATE met au point un service d’interprétariat qui oriente les usagers vers les administrations qui peuvent leur fournir les aides auxquelles ils ont droit. La plupart des interprètes sont des étudiants des universités de la région Rhône-Alpes, originaires des mêmes pays que les usagers. Cela va faire de l’ADATE une association qui ne se limite pas à faire du travail social adapté aux immigrés mais qui entend aussi réfléchir sur les différentes questions liées à l’immigration. Cela se traduit par la création, en 1993 de la revue Écarts d’identité qui accueille des articles de réflexion théorique aussi bien que des témoignages d’acteurs de terrain. Nantie de cet outil de débat intellectuel, l’ADATE organise plusieurs colloques et manifestations académiques, ce qui permettra à ses salariés de disposer de connaissances sur des aspects beaucoup plus variés des questions liées à l’immigration et à l’intégration. Cela rendra l’association capable de travailler avec de nouveaux publics sur de nouvelles thématiques. Au début des années 1980, la question de l’immigration se politise, entraînant une surenchère de polémiques entre les diverses composantes de la droite et de la gauche et en devenant la tasse de thé de l’extrême droite. Cette exploitation électorale du phénomène amène ceux qui sont au pouvoir à changer le droit des immigrés, dans un sens toujours plus restrictif. Cela se traduit par une véritable inflation législative avec vingt nouvelles lois en à peine vingt ans. Ces nouvelles orientations impliquent souvent une recomposition des dispositifs. Les attributions données aux différents services amènent à changer les partenariats, ce qui complique les activités du personnel de l’ADATE. Par ailleurs, les flux migratoires se diversifient. L’Europe de l’Est, libérée du joug soviétique laisse de plus en plus partir ses ressortissants. Les troubles au Moyen Orient et en Afrique jettent sur les routes de nombreux demandeurs d’asile qui se confrontent souvent à des lois qui les protègent tout en compliquant leur vie en France. Ce sont les « ni-ni » du président Mitterrand : ni expulsables, ni intégrables. Une bonne partie de ces nouveaux venus se retrouve condamnée à la précarité, ce qui retombe particulièrement sur les enfants, déchirés entre leur désir de trouver leur place en France par le biais de l’école et la fidélité à leurs parents, souvent sans statuts. Les missions des professionnels de l’ADATE doivent se confronter à des cas de plus en plus compliqués, ce qui a des répercussions sur l’ambiance au sein de l’association et peut expliquer la « valse des directeurs » qui s’observe dans les années 2010. Comme beaucoup d’associations qui ont démarré avec une petite équipe porteuse de valeurs fortes et qui arrivent à un stade de développement qui exige la mise en place d’une organisation plus complexe, l’ADATE a connu une « crise de croissance » qui aurait pu lui être fatale. L’exercice de nouvelles missions de service public visant des populations beaucoup plus hétérogènes a exigé une remise en cause des façons de faire et a provoqué des conflits internes dont beaucoup gardent un souvenir traumatisant. Mais l’ADATE a su faire preuve de résilience et elle a repensé son organisation tout en affirmant sa fidélité à ses valeurs initiales. L’acronyme a été conservé mais son sens a été modifié. Ainsi il reste une référence facile à identifier dans le contexte isérois tout en exprimant fortement le maintien des valeurs de l’association et ses principaux objectifs. Agir pour la dignité et l’accueil de tous les étrangers, telle est la mission de l’ADATE. Cela reflète à la fois la continuité de l’action de l’association et sa reconnaissance de la diversité de ses publics. Comme personne ne peut être complètement polyvalent, différents pôles ont été créés afin d’assurer des services correspondant aux demandes des différentes catégories d’usagers, depuis les « chibanis » ces retraités vivant souvent dans la précarité jusqu’aux mineurs non-accompagnés qui se trouvent face à un choix de vie qu’ils ne peuvent assumer sans un encadrement compétent et bienveillant.
Toutes ces adaptations à la diversité des publics immigrés ont souvent dû se faire dans le cadre de politiques restrictives et incertaines au niveau national. Aujourd’hui, les idées dominantes dans l’opinion publique affichent plutôt une hostilité à la présence des immigrés et pas seulement contre ceux qui sont en situation irrégulière. Le retour de la guerre en Europe, les transferts vers la France des conflits du Moyen-Orient et les attentas qui en ont découlé, la progression des trafics et les violences qu’ils suscitent dans une partie de la jeunesse, tout cela crée un climat anxiogène qui incite à désigner des boucs émissaires. Les immigrés dont le nombre progresse, certes, mais à un rythme plutôt lent, cristallisent les peurs et fournissent des arguments aux démagogues qui agitent des conséquences aussi peu vraisemblables que le « grand remplacement », les invasions massives ou le désordre généralisé.
Les politiques se tournent vers les pays de départ et les pays de transit pour y installer des pôles de contention des flux migratoires vers l’Europe. Tout cela ne manquera pas de se révéler illusoire et contre-productif. L’Italie, en négociant avec certains pays d’Afrique du Nord et des Balkans a fortement diminué les arrivées de migrants sur son sol, mais dans le même temps les arrivées en Espagne et en Grèce ont augmenté considérablement. Ceux qui fuient la guerre et la misère n’hésitent pas à prendre d’autres chemins, à leurs risques et périls, pour atteindre une terre où ils espèrent pouvoir enfin vivre en paix. Par ailleurs, passer des accords avec des régimes peu fréquentables amène à mettre l’Europe à la merci de chantages aux aides financières et aux inflexions de ses politiques et de ses choix diplomatiques. Il faudra attendre sans doute quelques années avant que le réalisme reprenne le pas sur la démagogie.
Pour le moment, le plus inquiétant est la mise en cause des structures qui, comme l’ADATE, agissent dans le domaine de l’accueil et de la prise en charge des migrants récemment arrivés. Certains trouvent qu’elles coûtent trop cher, d’autres avancent même que leur action tend à encourager les flux d’arrivée de "sans-papiers".
Il est pourtant évident que la disparition de telles structures ou l’affaiblissement des moyens mis à leur disposition n’empêcheront pas les flux d’arrivée de se poursuivre. Le travail de régulation que font ces structures a plutôt limité les risques de désordre social et empêché la mise en place de systèmes mafieux au sein des groupes de populations vulnérables livrées à elles-mêmes pour obtenir de quoi vivre.
Cette ambiance de suspicion est un nouveau défi pour l’ADATE qui pourra, une fois de plus, compter sur son professionnalisme, ses capacités d’adaptation et l’appui de tous ceux qui, dans l’Isère, partagent ses valeurs.