N°143

Maux d’ordre...

S’organiser, porter la voix

par Collectif des Jeunes Mineurs en Recours des Bois Blancs à Lille

Les textes qui suivent sont des interpellations. Nous, « mineur.es isolé.es », les avons écrits car nous avons pris conscience de la gravité du moment. Nous sommes en recours pour la reconnaissance de notre minorité. Pendant le temps, trop long, de ces recours, entre six mois et un an, nous sommes privé.es de droit, sans hébergement, sans scolarité. Encore aujourd’hui, alors que nous écrivons collectivement ce texte, le 1er novembre 2024, jour de la trêve hivernale, nous dormons sous la tente, dans un parc de Lille, dans le quartier des Bois Blancs [1] .
Nous nous sommes organisé.es en collectif. En partageant nos expériences, en multipliant les rencontres avec d’autres jeunes, et avec les personnes qui nous soutiennent, nous avons compris la nécessité de nous réunir et de nous battre de manière autonome. Nous avons demandé à nos avocat.es si nous pouvions manifester et revendiquer nos droits, conscient.es que nous sommes en France, dans un État qui doit être un État de droit, inspiré.es par les actions du collectif de Belleville [2] que nous suivions sur Instagram, nous avons décidé de nous organiser. Notre collectif est né le mardi 6 août 2024. C’est une date importante pour nous.
Avec le collectif de Belleville nous avons aussi bâti nos fonctionnements. Nous savons qu’il est important que les intérêts personnels ne viennent pas abîmer le collectif et nous n’acceptons pas les propositions de division. Nous avons bâti une confiance les uns dans les autres. Une confiance qui nous renforce. Nous travaillons pour une cause commune et, pour nous, il est important de respecter les principes de démocratie. C’est pour cela que nous sommes ici, et nous savons que nous devons faire vivre ces principes. Toutes nos actions sont donc validées en AG et nous avons élu des délégués qui ont des fonctions précises. Nous nous sommes accordé.es sur trois revendications : un hébergement digne, l’accès à la scolarité publique et la réduction de la durée du recours.
Nous nous sommes donné le courage collectif de mener des actions, de prendre la parole, d’oser apparaître dans les médias. Y compris parce que ce n’est pas facile : certain.es avaient peur de la violence policière, surtout ceux et celles qui l’avaient connu dans leurs pays ou sur leur route, d’autres avaient peur que cela nuise à leur procédure de recours, d’autres encore avaient peur et honte que les images du campement circulent auprès de leurs proches au pays ou auprès d’amis établis dans d’autres villes d’Europe et qui ne partagent pas les mêmes conditions.
Mais aujourd’hui nous savons que pour gagner, nous n’avons pas le choix, nous devons porter nous-mêmes nos paroles. C’est quelque chose que nous avons appris, qui va rester, comme notre solidarité et l’estime que nous avons les un.es pour les autres.

© Mustapha Dramé

Notre première action a eu lieu le 21 Septembre 2024, en réaction aux Journées du patrimoine. À cette occasion, nous avons invité officiellement les institutions, élu.es et journalistes à venir visiter le campement, conséquence de l’inaction publique, autrement dit leur patrimoine. Dans la lettre d’invitation nous les avons prévenu.es : « mettez des bottes ». À leur arrivée, des courriers d’interpellation envoyés par Utopia 56 et restés sans réponses leur était exposés. Nous les avions plastifiés et tamponnés de rouge avec le mot « ignorés », parce que ce sont nos vies qu’ils ignorent. Ces courriers portaient notre demande : celle de nous prendre en charge, de reconnaître nos droits. Après la "visite", nous avons pris la parole, nous avons retourné la honte au visage de ces institutions responsables de cette situation.

Notre campement fait partie de ce que nous avons appelé un patrimoine de la honte [3] . Un patrimoine qui témoigne des politiques néo-coloniales de non-accueil qui s’inscrivent dans une longue histoire. Nous le savons parce que ces politiques, avant de nous heurter ici, sont une des causes de nos départs, elles abîment aussi nos pays d’origine. Elles nous poursuivent. Nous avons réfléchi et construit notre réflexion sur ce "patrimoine" entre nous et lors des réunions avec le collectif d’habitant.es des Bois Blancs et Utopia 56. Ces solidarités sont importantes pour nous.

Nous partageons cette action et notre aventure collective pour que les conditions faites aux mineurs en recours soient connues ; pour donner force et courage à ceux et celles qui se trouvent dans la même situation et que nous tous et toutes, en France, questionnions un patrimoine négatif : le campement, l’espace où nos vies sont reléguées. Ce patrimoine est le produit des politiques qui ignorent nos vies, laissent le froid agir, des politiques irresponsables, menées par des gens qui savent pourtant nos corps meurtris.

Voilà nos mots :

« Mesdames et messieurs, honorables invités,
Aujourd’hui c’est la journée du patrimoine en France, vous êtes ici dans le patrimoine qu’on nous a laissé. Ce camp fait partie du patrimoine de la France, de Lille, Bois Blancs, parmi tant d’autres qui existent, parce que l’État et le département font semblant que nous n’existons pas et laissent ce camp durer dans le temps. « Patrimoine de l’indignité » !

© Mustapha Dramé
© Mustapha Dramé

Nous sommes devant vous pour vous parler de l’état dans lequel nous résidons depuis notre arrivée en France, plus particulièrement à Lille. Le camp Bois Blancs c’est un lieu qu’on a trouvé à Lille. Depuis notre arrivée on vit ici. Nous n’avions jamais imaginé que nous allions avoir cet accueil en France, à Lille. Un accueil pire que tout, que le département nous a réservé en nous jetant à la rue. Nous n’arrêtons pas de nous demander :
« - Quand ils finissent de travailler, ils rentrent dans leur maison, et demandent à leurs conjoints comment leurs enfants ont passé la journée (partir à l’école, jouer au football, jouer au parc...) en sentant que tout va bien. Or il y a d’autres enfants qui n’ont pas pu se laver le matin, qui ne peuvent pas partir à l’école, qui n’ont pas où manger, qui n’ont pas où dormir ». Nous n’arrêtons pas de nous demander : « - quand vous dites à vos enfants d’aller se coucher parce qu’il est tard, pour pouvoir se lever tôt le matin, faire son hygiène, prendre son petit déjeuner et aller à l’école à l’heure. Nous nous demandons où est passé l’éthique, la morale d’un homme ou une femme en faisant semblant d’oublier ces autres enfants que vous avez jetés en pâture dans la rue. Pourtant on a tant entendu « liberté, égalité, fraternité ». Ici on découvre que ça n’existe que sur le papier.
Nous nous indignons tous devant vous, pour que vous vous mobilisiez avec nous pour trouver des hébergements qui nous correspondent, pendant cet hiver, pendant le temps pire qui nous vient où même dans les maisons on allume le chauffage pour pouvoir se coucher. Nous vous demandons solennellement, avec respect, de chercher des hébergements dignes pour nous pendant cet hiver et les mois à venir. Nous remercions les habitants de Bois Blancs, les bénévoles de Utopia 56, l’école Sans Frontière, l’Eglise de la Réconciliation, qui font tout pour nous accompagner sans avoir de gains. On peut plus, on veut plus, on n’accepte plus de dormir ici. Hébergement, scolarisation, raccourcir le recours, sans négociation.


Aux députés.e, aux élu.es des villes et du département : si c’était vos enfants qu’on traitait comme ça dans un autre pays ? Avec cet accueil, comment vous seriez ?
On peut plus, on veut plus, on n’accepte plus de dormir ici. Hébergement, scolarisation, durée du recours, sans négociation. La rue nous appelle et on répondra. À bon entendeur, salut ! ».

« Bonjour cher(e)s camarades de lutte, qui soutenez le combat des mineurs isolés. Nous sommes devant vous pour manifester, dénoncer, exprimer notre colère et l’injustice que nous subissons depuis si longtemps et en ce moment précis. Nous dormons sous les tentes, nous n’avons pas le droit de dormir dans une maison comme la vôtre, d’aller à l’école comme vos enfants et nous sommes punis dans un recours infini.
La migration n’est pas le problème de la France, le problème de la France n’est pas les immigrés. Nous devons agir ensemble, avec responsabilité et solidarité, pour combattre le racisme et le fascisme qui prennent de l’ampleur en France. Les lois racistes et anti migratoires sont claires. Le système de Macron, de son Premier ministre (Barnier) et de son ministre de l’Intérieur (Retailleau) continue, car ils ont le désir malsain d’écraser toutes les voix qui se lèvent contre eux.
Nous appelons tous(tes) les Français(e)s, les associations, les élèves, les étudiant(e)s, les mouvements et syndicats professionnels, les travailleur(euse)s et toutes les personnes émues par la liberté, l’égalité des droits, des chances, à nous rejoindre. Vous êtes les bienvenu(e)s.
Sachez une chose : ce combat, on va le gagner, qu’il pleuve ou qu’il neige, parce que c’est un combat qui est juste. Nous ne vous demandons pas de déplacer des montagnes. Nous ne demandons pas trop, ce que nous demandons est faisable.
Un écrivain révolutionnaire a dit : « on peut arrêter le combattant ou le tuer, mais pas le combat lui-même. »
Ceci étant dit, nous irons jusqu’au bout. Pas de recul, pas de recul, pas de recul ! »

« Mesdames et monsieur, honorables invité.es, bienvenue au patrimoine abandonné et indigné de Lille.
J’ai l’honneur et le plaisir de prendre la parole devant vous aujourd’hui au nom de tous les jeunes mineurs en recours de Lille qui dorment sous les tentes dans le quartier Bois Blancs.
De jours en jours, nous constatons l’arrivée massive des jeunes mineurs, filles et garçons, laissé.es pour abandon et mis à la rue par la Préfecture, la Métropole Européenne de Lille et le département.
Ici, nous sommes privé.es de tous nos droits : nous n’avons accès ni à l’école, ni à des formations, ni à la protection sociale.
De jeunes hommes et de jeunes filles mis dans un camp de fortune par des personnes sans cœur ni âme, dans un pays où nous sommes censé.es avoir les mêmes droits.
Nous dormons dans les tentes, il y fait très froid en été alors imaginez seulement une seconde y vivre en hiver.
Nous vivons et traversons une situation à Lille qui n’est similaire à aucune autre en France et en Europe.
Souvent nous nous questionnons sur l’existence des droits humains et ceux de l’enfant en France…
Si nous nous souvenons bien, en 1990, la France a signé et ratifié la convention internationale des droits de l’enfant.
Honte, honte, honte à vous département, MEL et préfecture lilloise.
Nous avons mal, très mal, aïe aïe aïe !
Nous avons le cœur qui saigne, les larmes aux yeux, nous nous sentons prisonniers du système que vous avez créé.
Faire chaque matin et chaque soir, deux à trois km pour aller se doucher et dîner, est-ce cela que vous appelez de l’aide ?
La plupart d’entre nous avons une santé fragile, si vous nous laissez à la rue cet hiver, cela finira en tragédie.
Malgré nos tristesses et nos douleurs, nous n’oublierons pas de remercier ceux qui nous soutiennent au quotidien : Utopia 56, les habitant.es de Bois Blancs, l’église de la Réconciliation et tous ceux et celles qui nous soutiennent de près ou de loin.

Nous vous demandons humblement de prendre conscience de notre vie parce qu’elle est en danger.
Nous vous demandons de trouver urgemment une solution d’hébergement adéquate. Nous n’accepterons plus jamais de dormir à la rue….
Je vous remercie ».

[1Pour suivre les actions voir : Le collectif des Jeunes Mineurs en Recours des Bois Blancs (https://www.instagram.com/mna_des_bois_blancs/). Le collectif est soutenu par l’association Utopia 56 Lille et un collectif d’habitant.es « solidaires et indigné.es » du quartier des Bois Blancs de Lille.

[3Sophie Wahnich, (2017), « L’immigration produit du patrimoine négatif. Le rôle du musée ». Communications, n° 100, p. 119-135. https://doi.org/10.3917/commu.100.0119