Depuis une décennie des embarcations de fortune échouent régulièrement sur les côtes siciliennes et en particulier dans le port de Catane, avec à leur bord des personnes en péril, accompagnées des corps de celles qui n’ont pas survécu à la traversée de la Méditerranée. Dans un contexte d’indifférence générale ̶ la litanie des morts sans nom et sans sépulture, souvent très jeunes, possède un effet anesthésiant sur les opinions publiques occidentales ̶ et de criminalisation des individus en migration, un petit groupe d’habitantes et d’habitants de la ville portuaire se mobilise bénévolement, au sein d’une antenne de la Croix Rouge pour redonner un nom et un visage aux défunts, reconstituer leurs trajectoires biographiques – à l’aide de signes physiques particuliers, éventuels objets ou papiers d’identité, mais aussi, parfois, un prénom ou le nom d’un pays, d’une région, voire d’un village d’origine transmis par leurs compagnes et compagnons ayant survécu à la traversée – pour pouvoir joindre leurs familles et ainsi tenter de leur offrir une dernière demeure, digne de ce nom, à laquelle devrait pouvoir prétendre tout être humain. Ce sont donc de véritables (contre) enquêtes que mènent ces citoyens ordinaires, afin de sortir ces « corps sans importance » de l’anonymat et du classement statistique. L’accueil des défunts, c’est en effet la mission que s’est fixée la Squadra, pour pallier la profonde incurie étatique, c’est-à-dire « offrir aux morts l’hospitalité dont devraient bénéficier les vivants ».
À la croisée d’une recherche en science sociale et de l’intervention militante, cet ouvrage des anthropologues Carolina Kobelinsky et Filippo Furri alterne récits polyphoniques (journaux intimes, poèmes ou retranscriptions de rêves) de Silvia, Davide, Riccardo et autres membres actifs de la Squadra avec les analyses des chercheurs, qui prennent la forme d’ « interludes », (brefs textes réflexifs insérés entre les chapitres à teneur plus factuelle), lesquels enrichissent le partage de cette expérience relative à « la vie des morts » en Méditerranée : celle que les victimes des frontières ont eue avant leur décès violent (tell que de rares traces permettent de la deviner) mais aussi la vie psychique que cette mort brutale produit chez les vivants aux confins de l’Italie, qu’il s’agisse de survivants, de bénévoles, d’employés des pompes funèbres ou encore d’agents des administrations : « la mort en contexte de migration agit également sur la société qui est amenée à s’occuper des corps retrouvés. Elle laisse des traces, elle marque l’espace de l’accueil de l’Autre comme signature – déstabilisante, non ordinaire, problématique – d’une présence qui devient radicale dans et à travers la mort. Ces morts qui pointillent les frontières européennes informent, voire perturbent l’imaginaire des sociétés qui les reçoivent. La mobilisation du petit groupe de personnes que nous avons fréquenté à Catane est née d’un constat, celui de l’existence d’une distinction fondamentale dans la prise en charge des morts par les autorités publiques. De la même façon que nous ne sommes pas toutes et tous égaux dans la vie, nous ne le sommes pas non plus dans la mort ».