La question suppose une quelconque rétrospective. Je la ferai ici rapidement à partir d’une relecture de quelques contributions parues dans notre revue Écarts d’identité. Il me semble qu’elles en disent l’essentiel sur trois aspects :
- La domination, aujourd’hui, du discours de l’extrême droite sur toutes les droites au niveau européen.
- L’assignation identitaire de l’étranger défiant toute pensée critique.
- La montée des inégalités et la crise du sens comme phénomènes structurant les discours identitaires.
Les « indésirables »
De l’extrême droite et de son discours sur la « préférence nationale », on peut relire avec intérêt, dans le numéro 140, la contribution de Michel Agier : Les retours de l’indésirable. Également de Bruno Guichard La chasse aux étrangers. Une honte française ! Et, dans le n°128, la contribution de l’anthropologue Emmanuel Terray La droite et l’extrême droite face à l’immigration.
L’expression « indésirable » est revenue dans le discours politique, en mars 2022, dans la bouche de Marine Le Pen parlant des « étrangers indésirables que la France doit pouvoir expulser », puis de Jordan Bardella la même année. On devine le traitement qu’il s’agit de faire subir à « l’étranger in-désirable » : le traquer, le chasser au-delà de la frontière, voire le laisser mourir sans lui porter se-cours.
Ce terme a une histoire qui renvoie, au début du XXe siècle, aux « races errantes venant du dehors, au vagabond, malfaiteur, fraudeur, habitant d’une contrée… contaminée ». De fait, on peut remonter au XIXe siècle quand le terme connut un usage officiel au plan international : au Brésil pour dé-signer les non blancs, aux États-Unis pour désigner les Chinois, en Allemagne pour désigner les Juifs... Plus tard, en France, en 1910-1920, ce sont les nomades et les Tsiganes qui sont concernés. Puis, en 1930-1940, les Juifs et les Espagnols, en 1950-1960 les Algériens. Et systématiquement, ces désignations sont attachées à la figure du camp.
Depuis les années 1990, on retrouve le mot dans les études qui analysent les politiques publiques, notamment migratoires ou urbaines, dans le contexte de gentrification des villes, du contrôle social, des politiques sécuritaires, de la criminalisation et de l’expulsion des personnes sans-abri, etc.
Dans cette histoire, on retrouve deux composantes « structurelles » de l’indésirabilité : la menace et la nuisance, c’est-à-dire ce qui renvoie à la sécurité de l’État et à l’ordre public (« l’ordre, l’ordre, l’ordre » a-t-on encore martelé récemment). Deux composantes porteuses de fantasmes, de confusions et de manipulations politiques des opinions. Désigner comme indésirable l’étranger ou n’importe quelle autre catégorie de la population, cela revient ni plus ni moins à l’expulser du monde commun ou à le faire disparaître.
Emmanuel Terray identifie quant à lui xénophobie spontanée, alimentée par la peur de l’autre que l’extrême droite s’ingénie à manipuler, et xénophobie réfléchie, conséquence de la notion d’ordre dont on sait la place qu’elle occupe dans la pensée de droite où le monde est composé de réalités distinctes et qui doivent le demeurer. Du coup, pour cette pensée, l’immigration est de toute évidence un mal : elle produit des métissages qui sont synonymes de désordre, lorsqu’un monde bien ordonné commande à ce que chacun reste chez soi. Une xénophobie qui ne dit pas son nom en quelque sorte.
Si l’extrême droite assume cette xénophobie, la droite est confrontée aux ambiguïtés de sa politique d’immigration : une économie qui se veut ouverte et l’aubaine d’une réserve de main d’œuvre cor-véable constituée par les immigrés, et alléchante pour les employeurs dans la pression à la baisse exercée sur les salaires, ou encore dans la privation de leurs droits d’une partie des travailleurs.
Les occasions manquées en France
Depuis le début des années 1980, un accord implicite unit les « partis de gouvernement » autour d’une politique commune dont les axes principaux sont : le maintien d’une ouverture contrôlée des frontières, l’enfermement de la population étrangère dans un statut d’insécurité et de précarité administrative et juridique, et l’attribution à la seule administration du pouvoir de réguler l’entrée et le séjour des étrangers. Avec une version dure et une version souple selon que sont durcis les conditions et les délais d’obtention des droits.
On aboutit ainsi aujourd’hui à une actualité qui porte le débat sur le rapport de forces entre les pul-sions xénophobes et les intérêts économiques, sans que rien ne dise que l’intérêt économique l’emporte.
Je voudrais souligner dans ce sens et à travers quelques rappels, comment ce constat d’actualité nous fait amèrement regretter les occasions manquées contre ce discours de l’extrême droite.
- En 1981, la promesse non tenue du droit de vote pour les étrangers aux élections locales.
- En 1983, ce soulèvement de la jeunesse contre la multiplication des crimes racistes traduisant son malaise et son espérance dans la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » exprimant par là même sa volonté citoyenne, et comme un écho à ce souci exprimé par le sociologue Abdelmalek Sayad : « Faire partie ou ne pas faire partie de la Cité, tel est aujourd’hui encore l’enjeu pour l’immigration » (A. Sayad, Les enfants illégitimes, Raison d’agir, 2006). Les pouvoirs à l’époque n’avaient pas saisi l’opportunité de ce mouvement crédible, joyeux et pacifiste, pour reconnaître et légitimer la place de l’« Autre » – ou considéré tel – dans la société française contemporaine.
- Et cette autre tâche, générique, profonde mais laborieuse et toujours hésitante et tardive, et du coup à chaque fois manquée : la reconnaissance pleine du passé esclavagiste et colonialiste de la France et les conséquences logiques à en tirer (voire par exemple les turbulences encore aujourd’hui dans ce qu’on appelle les « outremers »).
Occasions ratées mais aussi des mots qui tuent ! Ne rappelons pas ceux de l’extrême droite et de la droite, on n’en finirait pas, mais ceux d’hommes politiques de gauche, c’est encore plus significatif.
- Laurent Fabius en septembre 1984, à l’émission L’heure de Vérité « L’extrême droite, ce sont de fausses réponses à de vraies questions » ! Mais les formulations des questions ne sont-elles pas plus importantes que les réponses ?...
- François Mitterrand sur Europe 1 et Antenne 2 en décembre 1989 « Le seuil de tolérance des Français à l’égard des étrangers a été atteint dans les années 70 » ! Mais le « seuil de tolérance », qu’est-ce ?
- Michel Rocard en décembre 1989 : « Nous ne pouvons pas héberger toute la misère du monde. La France doit rester ce qu’elle est, une terre d’asile politique… mais pas plus ». Que voulait dire ce « pas plus » ? Il précisera le 7 janvier 1990, devant des socialistes, à l’occasion d’un colloque sur l’immigration : « Le temps de l’accueil de main d’œuvre étrangère relevant de solutions plus ou moins temporaires est donc désormais révolu » ! Aurait-il dû relire A. Sayad sur l’« illusion sociale » de la « présence provisoire » ?...
- Plus récemment, Fabien Roussel, en avril 2023, affirme qu’il faut être « plus ferme » sur la question de l’immigration, répondant au sondage selon lequel 48% des électeurs de gauche estime-raient qu’il y a désormais trop d’étrangers en France et que les différences entre électeurs de droite et de gauche se sont réduites sur cette question et appuyant ainsi cette petite musique de la « préférence nationale » !
Assignations identitaires et inégalités sociales
Si le discours sur la préférence nationale trouve de l’écoute, il le doit notamment à la construction progressive d’une assignation identitaire de l’étranger depuis une vingtaine d’années.
Il y a trois ou quatre décennies, l’étranger portait un autre nom. On l’appelait « travailleur immigré », voire « ouvrier » ou OS. Ses droits relevaient du Ministère du Travail.
L’immigré d’aujourd’hui a perdu son second nom. Il a perdu la forme politique de son identité et la plus-value de sa contribution à la société. Il ne lui reste qu’une identité anthropologique d’une race ou d’une peau différente (monnayables surtout sur le marché symbolique), et en cela il est « objet » des attentions du Ministère de l’Intérieur.
Avec humour et ironie, Farid Righi, sociologue, formateur en travail social, se présente à ce propos : « Arabe à Durée Indéterminée » (N° 137 d’Écarts d’identité). Il décrit le jeu inconséquent des institutions avec les assignations identitaires, lesquelles servent d’abord à une « rentabilité » institutionnelle.
Cette dérive n’est pas propre aux représentations qui se fabriquent sur l’immigration. Roland Gori en élargit le propos à tout le système (L’ombre de trois totalitarismes se profile, Écarts d’identité n° 132) : « A l’ère de la globalisation et de la financiarisation de l’économie, cette nouvelle anthropologie impacte l’exercice des métiers, métamorphose les professions et les manières de vivre en-semble ». Dans ce monde disloqué où les États-nations sont contestés par l’oligarchie financière, les individus et les peuples sont meurtris par une crise existentielle autant que par ladite crise économique.
Dans le même numéro de la revue (n°132), le sociologue Smaïn Laacher estime que « l’enjeu n’est pas directement celui de l’immigration, mais bien celui des inégalités qui se creusent et des pouvoirs qui promettent mais, une fois installés, font peu de choses ». La disparition des repères collectifs de solidarité conduit à l’isolement des uns et des autres, et aussi au rejet des uns par les autres, ce sur quoi surfent les extrêmes droites…
Avec les SDF, les « migrants » deviennent ainsi la figure de notre propre angoisse ou de notre « in-quiétude moderne », ce que nous craignons de devenir : des sujets broyés par le capitalisme financier mondial. Ils reflètent l’image d’un devenir possible qui nous effraie, celui d’« indésirables » dans une société où la destruction de l’État social et des dispositifs d’intégration des uns et des autres confisque la démocratie au profit d’une administration gestionnaire de populations réduites à des catégories et pourcentages. Ce placement des peuples sous curatelle technico-financière éloigne de la démocratie et alimente les nationalismes, les racismes et les extrémismes.
L’identité est une dynamique relationnelle, un processus en formation continue. Elle se forge dans les Écarts & liens (Écarts d’identité n° 120) et est largement déconnectée de ce qu’on appelle l’identité nationale, formation institutionnelle qui, quand elle donne lieu au nationalisme, devient une idéologie, une croyance. Et, comme toute croyance, peut virer à l’intolérance et devenir une « identité meurtrière » selon la fameuse formule d’Amin Maalouf.
L’interculturel
Depuis les années 2000, sur fond d’horizons de la mondialisation : accélération des mouvements et notamment migratoires, affaiblissement des États-nations, bouleversement des équilibres économiques et culturels, débordement des frontières, émergences d’espaces transnationaux, nouvelles figures des migrations (MNA : mineurs non accompagnés), s’ouvre une nouvelle ère : l’ère d’une mondialité interculturelle.
2008 fut décrétée par l’Unesco année de l’interculturel. La même année, le Conseil de l’Europe lance son programme « Cité interculturelle » avec douze villes pilotes. En revanche, on constate une absence totale de reprise de l’intérêt de cette notion dans les réflexions et les discours politiques. L’interculturel pourrait pourtant, mieux que l’identité nationale, constituer une arme contre l’idéologie de l’extrême droite en transformant la peur de l’autre en une richesse et une fécondité relationnelle.
De même que les enjeux écologiques qui concernent tout le monde, les enjeux interculturels peuvent bousculer nos imaginaires et contribuer à créer les conditions d’une utopie réelle.
Didier Leschi (alors directeur de l’OFII : Office de l’immigration et de l’intégration) avait publié le 24 octobre 2023 une tribune dans le journal Le Monde, dans laquelle il émettait l’idée que la maîtrise des flux de compétences des immigrés lèverait la pression utilisée par une partie du patronat sur les salaires. Il terminait par cet avis « Plutôt que de vouloir, dans ce débat, prendre « la mesure du monde tel qu’il est », selon la formule du sociologue François Héran, ayons en tête une des prophéties du philosophe Friedrich Engels [1820-1895], qui, en évoquant la situation de la classe labo-rieuse dans l’Angleterre de 1845, constatait qu’un des moyens des puissants du monde d’affaiblir les résistances populaires est de créer les conditions d’une « humanité nomade » ».
Étrange référence passée (était-ce ironique ?) dans la bouche d’un interlocuteur pourtant connaisseur du sujet. Le nationalisme à la fin du XIXe et au début du XXe siècles participait à une idéologie de libération, de décolonisation, voire révolutionnaire. Ce qui est moins le cas dans l’ère actuelle où les mobilités de l’information, des objets et des humains ont fait de la planète « un village » comme on dit souvent. Achille M’Bembé nous rappelle à contrario qu’aujourd’hui « le passant figure le sujet de demain ». Une manière de dire que nous sommes tous potentiellement des migrants. Et c’est bien de cette « mesure du monde tel qu’il est » dont il nous faudra désormais partir.