N°143

Notes de lecture

Mémoires de réfugiées et réfugiés

MÉMOIRES EN JEU N° 20 Printemps 2024

par Abdellatif Chaouite

S’il est une situation qui met à l’épreuve, aujourd’hui comme de long temps, la mémoire, et donc la capacité de continuer à élaborer une homéostasie identitaire durement perturbée par l’expérience de la fuite, du périple et souvent du rejet dans le pays d’arrivée, c’est bien la situation de réfugié.e – au sens générique du titre de cette livraison. Cette situation se caractérise en effet par une sorte d’« antagonisme historique » entre la figure du réfugié.e et les formes de souverainetés territoriales, notamment l’État-nation.

Mémoires en jeu consacre son vingtième numéro (un « numéro spécial ») aux enjeux de ces mémoires cabossées par l’histoire. Enjeux car, il ne s’agit ici ni de « romantiser » ces figures ni de les oublier ou d’en « aplatir » la longue histoire qui continue à nous interroger sur la manière dont nos imaginaires sociaux, politiques et culturels sont toujours handicapés quand il s’agit de se construire une pensée du dehors cohérente (handicap instrumentalisé souvent par des groupes du dedans qui y ont intérêt).

Mémoires de réfugiées et réfugiés est donc à entendre au pluriel des figures concernées mais aussi de cette double face de ces mémoires : « celles que portent les hommes, femmes et enfants que l’on dit réfugiés » et « celles qui réveillent, chez qui les accueillent, des sympathies, des actions, mais souvent aussi des préjugés, des méfiances et des litiges ». Une mémoire partagée, au sens tout ensemble de divisée et de reliée – il n’y a pas de refuge ou d’asile sans accueil comme il n’y a pas d’accueil sans intrusion de l’autre chez soi – mais plus souvent encore refoulée ou effacée dans un embrouillamini de catégorisations discriminantes et de politiques confuses fondées sur des considérations autres que celles des réalités déterminantes des expériences. Réalités construites par les contradictions du système lui-même : il génère les causes des mobilités (famines, catastrophes climatiques, clientélismes feudataires, destructions de populations et guerres, etc.) et les accélère dans tous les sens et, en même temps, en exclue bien souvent celles et ceux considéré.es comme « indésirables ».

Les mémoires des réfugié.es témoignent de cette aporie. Cependant, elle n’empêche en rien l’entremêlement des histoires, des langues (ces « migralectes ») et des mémoires. Plus que jamais, les migrations redessinent les cartes d’une géographie humaine fluide, « en voyage », transfrontalière. Et combien créative (toutes les formes d’art s’en emparent et des deux côtés de cette mémoire), nonobstant les empêchements de ces fluidités.

Au fond, l’on pourrait tout à fait penser que ces mémoires préludent d’une nouvelle « Culture » ou « civilisation », à laquelle ne manquent ni le système de valeurs (incarné par les sensibilités des sociétés civiles d’accueil) ni les préambules d’un Droit effectif (incarné par les Droits de l’Homme entre autres), mais une intelligence politique à la hauteur de la réalité. A condition de savoir conserver et faire travailler les mémoires des réfugié.es d’hier et d’aujourd’hui. Mémoires en jeu, avec d’autres, y contribue excellemment.