N°135

Dossier : Arcanes de la haine, Racisme et cætera...

Le sud de la France face au racisme en 1973 : aux sources d’une prise de conscience nationale

par Yvan GASTAUT Historien- Maître de conférences, Université Côte d’Azur-URMIS

Au cours des années soixante-dix, la France (re)découvre le racisme. Au moment où ressurgissent les fantômes de la période de Vichy, le racisme anti-arabe défraie la chronique. En conjuguant ces deux aspects, il est possible d’analyser cette période comme celle de la prise de conscience de la question de l’intolérance et du racisme en France, avec comme point d’orgue l’année 1973. Les prémices de ce constat sont territorialisées : comme si la dimension

le Meridional 1973
le Meridional 1973

méditerranéenne était essentielle, elles apparaissent principalement dans le Sud. Car si l’année 1973 est particulièrement dense en matière de racisme anti-arabe dans l’Hexagone, le Midi est le théâtre privilégié des violences. Au point d’être considéré comme la seule région touchée par ces problèmes en raison de sa dimension méditerranéenne [1]. Une grande enquête télévisée est menée dans ce sens par Daniel Le Comte pour l’émission Mise au point en trois épisodes de 52 minutes diffusés en janvier 1975 [2]. Cet atavisme sudiste supposé sera assez vite relativisé car d’autres régions, comme le Rhône, le Nord ou l’Île de France auront, tout au long des années soixante-dix, à déplorer des attitudes et faits similaires. Les travailleurs algériens, particulièrement concernés, sont la cible de « ratonnades », expéditions punitives organisées en groupes. Les victimes sont nombreuses et certains élus craignent que des « affrontements raciaux » du même genre qu’aux États-Unis ne se développent en France [3].

La Côte d’Azur en première ligne en juin 1973 :
les incidents de Grasse

Capitale des parfums, Grasse est à la fois une ville touristique et industrielle. De nombreux « Nord-Africains » y travaillent et habitent, notamment dans la vieille ville. Ils apparaissent souvent, aux yeux des autochtones mais aussi des autres migrants, non seulement comme les responsables de la situation d’insalubrité dans laquelle se trouve le centre historique mais aussi comme des fauteurs de trouble. Le 12 juin 1973, la ville symbolise la montée d’un racisme que l’on pourrait qualifier « d’ordinaire » [4] notamment à la suite d’un épisode qui fera la « une » de l’actualité. Afin de protester contre les récentes circulaires Marcellin-Fontanet fragilisant la situation des migrants, une manifestation est organisée principalement par des Tunisiens [5] avec pour objectif de revendiquer cartes de travail, logement décent et suivi médical régulier : plus de 200 immigrés se rassemblent ainsi devant l’Hôtel de Ville. Parce qu’il juge cette manifestation indécente, ceint de son écharpe tricolore, le maire UDF Hervé de Fontmichel mobilise la police et les pompiers pour disperser les « Arabes ». Mais ceux-ci refusent et la tension monte. C’est alors que des gendarmes, arrivés en renfort, investissent la vieille ville déclenchant des échauffourées jusque dans la soirée. De plus, une véritable « chasse à l’homme » jusque dans les intérieurs des taudis est accompagnée par les pompiers avec leur lance à incendie mais aussi par certains commerçants et riverains de la vieille ville, organisés en un Comité de vigilance appelant à se « débarrasser des mille oisifs qui portent atteinte au bon renom de la cité » [6]. La police procède à l’arrestation d’une cinquantaine d’immigrés. Trois d’entre eux, grièvement blessés, sont transportés à l’hôpital. Le lendemain, une contre-manifestation sur le thème « Alerte, votre sécurité est en péril » est organisée par ce Comité de vigilance avec la bienveillance du maire. Un tract est distribué, invitant la population à un grand rassemblement le 15 juin contre « le scandale de la manifestation des immigrés » que le commissaire de police, soucieux d’apaiser les esprits, décidera d’interdire. Attentifs à ces incidents, les médias nationaux et même étrangers dépêchent leurs journalistes sur place. C’est le cas d’Hervé Chabalier pour Le Nouvel Observateur ou de Francis Cornu pour Le Monde qui recueillent le sentiment des habitants. Tout en se défendant d’un quelconque racisme, les propos sont sévères à l’égard des « Arabes » : « ils sont arrogants » ; « Le centre-ville, c’est la médina » ; « Ils font du bruit la nuit » ; « Ils envahissent la terrasse des cafés, les bancs publics » [7]. Un sentiment de psychose gagne les esprits à tel point que les murs de la ville sont recouverts par des dizaines d’affiches collées à la hâte reprenant l’antienne du groupuscule Ordre Nouveau, « Halte à l’immigration sauvage ». La rumeur fait son œuvre : des enseignants reçoivent des coups de téléphone de parents affolés, craignant que l’on enlève leurs enfants, des commerçants ferment boutique, certains habitants n’osent plus sortir. Et Grasse devient le sujet de toutes les discussions : une enquête de L’Express met en relief l’insalubrité des bâtiments et les rapports difficiles entre autochtones et « Nord-Africains » [8] . Seule l’action conjuguée du curé de la paroisse, le père Blanchard [9] et des représentants du Mouvement contre le Racisme l’Antisémitisme et pour la Paix parviendra à dissiper la tension. À leur initiative, une réunion publique, organisée sous surveillance policière [10], rassemble 250 personnes parmi lesquelles quelques dizaines d’immigrés pour tenter d’amorcer un dialogue : au nom du MRAP, c’est Roland Rappaport, venu directement de Paris, qui prend la parole [11] . Jean-Jacques Béryl, jeune réalisateur parisien militant, informé par les événements, rallie lui aussi Grasse afin d’interroger la population « caméra au poing ». Une trace est laissée, sous la forme d’un court métrage intitulé Souvenir de Grasse réalisé dans les mois qui suivent mais qui restera confidentiel. Il nous renseigne aujourd’hui sur le climat qui règne dans la cité des parfums en ce début d’été 1973. Par ailleurs, la fermeté d’Hervé de Fontmichel rencontre un certain écho puisque celui-ci est invité à témoigner à plusieurs reprises sur les plateaux de télévision comme en 1975, lors d’une émission des Dossiers de l’Écran [12]. Les incidents de Grasse ne sont pas pour autant isolés, puisque tout au long de l’été 1973, des menées xénophobes à l’encontre des Maghrébins se produisent sur la Côte d’Azur. A Juan-les-Pins, le 15 août, des autochtones s’en prennent à un groupe de Tunisiens à la sortie d’un bar. Le 25 août à Nice, au Théâtre de Verdure, des bagarres entre spectateurs excités et immigrés perturbent un concert de Johnny Halliday, alors qu’au même moment, à Cagnes-sur-mer, des « Nord-Africains » sont pris à partie lors d’un bal par un groupe de jeunes avinés. A Ollioules, le 18 août, une rixe éclate entre des jeunes de la commune et quelques immigrés obligeant les forces de l’ordre à intervenir. Essayant de comprendre les motivations de ces actes, L’Express donne la parole à un Ollioullais ayant participé à des « ratonnades » : « Ici, c’est moi qui organise le mouvement raciste. Mais j’ai des copains à Marseille, Nice, partout. Et bientôt, vous verrez, on va en finir. Les Arabes on va les jeter à la mer. Pourquoi je suis raciste ? Vous avez déjà joué aux cartes avec un Arabe, Monsieur ? Non, Monsieur, non. Parce que sans ça, vous sauriez qu’à la fin de la partie ils sortent le couteau. Trente-quatre mois d’Algérie, deux blessures (...) ça ne vous dit rien ? Vous étiez trop jeune peut-être. Moi j’ai servi sous Bigeard. Alors vous pensez, les Arabes je les connais. La merde du monde, je vous le dis (...) » [13]. Ces propos confirment le poids de la haine anti-arabe, mélange de préjugés, de rancœur et de bêtise.

« Arabicides » à Marseille
d’août à décembre 1973

Dans une dimension bien plus importante que Grasse, Marseille est perçue comme la ville du conflit ethnique pour une raison qui semble logique à beaucoup en cette année 1973 : il y a « trop d’immigrés ». Cette affirmation, maintes fois répétée, permet d’expliquer à bon compte le développement du racisme en activant la notion de « seuil de tolérance » à l’échelle de toute une ville. Si plusieurs actes avaient déjà été déplorés quelques années auparavant comme le montre Rachida Brahim [14], c’est un fait divers tragique qui sera le déclencheur d’une véritable flambée raciste pendant plusieurs semaines [15]. Les faits se déroulent le samedi 25 août, en plein après-midi : un conducteur de tram, Désiré-Emile Guerlache, est assassiné à son poste de travail sur la ligne 72 à la hauteur du boulevard François Duparc par Salah Boughrine, travailleur algérien âgé de 35 ans venu de Nice qu’il avait interpellé avec véhémence pour lui demander de prendre son ticket. Cet homme, atteint de démence, n’a pas d’autre mobile que cette invective qui lui a été adressée. Pendant son acte funeste, il blesse également cinq autres passagers avant d’être appréhendé par un ancien boxeur Gracieux Lamperti, puis par la police. La narration de ce drame peut être mise en parallèle avec un roman de Raymond Jean, publié quelques mois auparavant en janvier 1973, La Ligne 12  [16] qui imagine une histoire inversée, celle d’un Algérien tué dans un bus par un Français. La mort de Désiré-Emile Guerlache est à l’origine d’une série de « ratonnades » entraînant la mort de près d’une vingtaine d’Algériens sans qu’on n’en connaisse jamais les coupables. C’est le cas de Ladj Lounes, 16 ans, abattu froidement le 28 août au quartier de la Calade par les occupants d’une voiture arrêtée à sa hauteur, d’Abdelwahab Hemamam, 21 ans, assassiné dans la nuit du 25 au 26 août sur le quai de la Rive-neuve ou de Saïd Aounallah, tué le 27 août au boulevard Plombières par des tirs d’arme à feu [17]. Si un mécanisme de « chasse à l’homme » se répand, la presse locale n’y est pas pour rien, notamment Le Méridional qui tire localement à 80.000 exemplaires et dont l’animosité anti-arabe n’est pas un secret depuis la nomination en 1971 de Gabriel Domenech [18] aux fonctions de rédacteur en chef. Ce journaliste, fidèle au quotidien depuis 1945, a milité pour l’Algérie française avant de devenir un proche des anciens de l’OAS implantés dans les Bouches-du-Rhône ou le Var. Son éditorial au lendemain du drame exprime une haine viscérale non dissimulée invitant à l’expédition punitive : « La folie n’est pas une excuse, cet assassin, les pouvoirs publics sont gravement coupables de l’avoir laissé pénétrer sur notre territoire. Nous en avons assez ! assez de voleurs algériens, assez de casseurs algériens, assez de fanfarons algériens, assez de trublions algériens, assez de syphilitiques algériens, assez de violeurs algériens, assez de proxénètes algériens, assez de fous algériens, assez de tueurs algériens. Il faut trouver un moyen de les marquer et de leur interdire l’accès au sol français. Un jour ou l’autre, il faudra employer les CRS, les gardes mobiles, les chiens policiers pour détruire les casbahs marseillaises si d’ores et déjà des mesures ne sont pas prises pour limiter l’immigration algérienne et toutes les plaies sociales qui en découlent. Ne se sentant pas protégés, les citoyens risquent d’avoir recours à des actes de justice directe qui ne pourront qu’entraîner le désordre » [19]. Le contexte est bel et bien favorable à de tels propos. Depuis plusieurs mois, avec quelques autres relais d’opinion, Le Méridional alimente sa campagne anti-algérienne en exploitant le moindre incident. A la fin du mois de juillet, un premier fait-divers avait agité l’opinion marseillaise et retenu l’attention du Méridional : le résident d’une cité universitaire de Marseille, Michel Balozian, âgé de 19 ans, est tué à coups de couteau par son voisin de chambre, Mohamed Moussa [20], ouvrier à Fos-sur-mer avec la complicité de deux autres Algériens. Le Méridional dénonce la délinquance immigrée généralisée et Gabriel Domenech signe déjà un éditorial sans retenue : « Seuls de toute la presse quotidienne française, depuis des mois, pour ne pas dire des années, nous n’avons cessé de dénoncer le danger croissant de l’immigration ALGERIENNE (sic) (et je souligne ALGERIENNE) qui finira par transformer nos villes en véritables jungles. La peur règne déjà, dès que tombe la nuit, dans les banlieues, les quartiers populaires et les grands ensembles. Et le centre de Marseille, lui-même, n’en déplaise aux pouvoirs publics, n’est pas à l’abri de cette pègre venue d’outre Méditerranée en se mêlant à d’honnêtes travailleurs qui risquent, finalement, d’être les victimes innocentes d’une juste colère française devant les exactions de leurs mauvais co-religionnaires » [21] . Cette violence imprimée donne la mesure du mal qui règne à Marseille en 1973.

Une haine contagieuse

L’opinion locale s’identifie volontiers au Méridional et sa tonalité anti-arabe. Un Comité de défense des Marseillais (CDM), émanation de la section locale du parti d’extrême droite Ordre Nouveau, voit le jour. Sa fonction est de patrouiller dans les différents quartiers en quête d’un mauvais coup et de diffuser des tracts comme celui intitulé « Assez ! » reprenant directement la terminologie de Domenech. Le CDM couvre aussi les murs d’affiches racistes véhiculant les peurs habituelles : « nos mères, nos femmes et nos enfants sont menacés » [22]. L’information circule rapidement, à tel point que deux jours plus tard, les prises de position xénophobes gagnent divers courants républicains. La section des Bouches-du-Rhône de l’Union des Jeunes pour le Progrès (UJP) fondée en 1965 et de tendance gaulliste, dénonce sans détour la « délinquance algérienne ». Désavouée par son bureau national, toute la section locale présente sa démission [23].

affiche Lyon 1973
affiche Lyon 1973

Les Comités locaux de Défense de la République (CDR), autre structure gaulliste, l’Union des Etudiants Juifs de France (UEJF) mais aussi le Centre des Démocrates Sociaux (CDS) par les voix de son vice-président national, Jean Chelini et de son président local Jacques Zattara ont des réactions tout aussi épidermiques. Dans le même sens, le député de l’UDR (parti gaulliste) Marcel Pujol (suppléant de Joseph Comiti devenu ministre du gouvernement Messmer), estime qu’il y a « trop d’étrangers indésirables en France » [24] . Enfin une polémique alimentée par la presse locale oppose le maire de Marseille, Gaston Defferre (PS) et le chirurgien Joseph Comiti (UDR) : tous deux se renvoient mutuellement les responsabilités du développement du racisme dans leur ville [25]. Le rejet s’exprime donc au-delà des milieux traditionnellement porteurs de son argumentaire. La relation entre ces discours répandus et les « arabicides » [26] des jours et semaines qui suivent sonne comme une évidence. Cependant, des protestations se font entendre au sein de la gauche et surtout l’extrême-gauche et aussi parmi les Chrétiens : l’archevêque de Marseille, Monseigneur Roger Etchegaray cherche à calmer les esprits. Avec le soutien d’intellectuels de premier plan comme Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel, Maxime Rodinson ou Philippe Sollers, une édition piratée du Méridional paraît dans les kiosques, avec pour sous-titre « grand quotidien d’information raciste ». La passion s’exprime aussi dans la rue. Manifestations, contre-manifestations : le pavé phocéen est investi par les deux camps. Dans un premier temps, le 28 août, les obsèques de Désiré-Emile Guerlache rassemblent plus de 5.000 personnes – dont 2.000 traminots syndiqués à la CGT, CFDT ou FO – devant son domicile situé au quartier de la Pauline, et, dans une atmosphère lourde de colère, sur plus de 6 kilomètres, le cortège se dirige à pieds vers le cimetière St-Pierre. Un mot d’ordre circule discrètement sous la houlette de l’Amicale des Algériens en Europe : aucun « Arabe » dans la rue cet après-midi-là. Dans un second temps, les obsèques de Ladj Lounes, trois jours plus tard, mobilisent plus de 2.000 personnes qui accompagnent en silence la dépouille vers le port de la Joliette avant qu’elle ne soit embarquée vers l’Algérie. Le CDM appelle également à se rassembler le 29 août, mais cette manifestation est interdite par le préfet de police des Bouches-du-Rhône, René Heckhenroth, craignant des dérives fatales. Par ailleurs, à l’initiative spontanée de militants gauchistes, une centaine de travailleurs algériens se regroupent rue d’Aix afin de protester contre les violences dont ils sont la cible. Marseille va-t-elle sombrer dans une « guerre raciale » ? La question se pose, non sans inquiétude. A travers la rue, les tensions sont théâtralisées et médiatisées avec la mise en scène d’un affrontement binaire.

L’attentat contre le consulat d’Algérie

Dans ce contexte de tension, le gouvernement, soucieux du respect de l’ordre public décide quelques expulsions spectaculaires d’étrangers ayant valeur d’exemple. Il s’agit de punir ceux qui expriment trop nettement leurs opinions politiques, pour la plupart proches de l’extrême gauche. Parmi celles-ci, le 4 septembre, l’expulsion d’un délégué suisse de la Cimade à Marseille, le pasteur Berthier Perregaux, jugé subversif dans son soutien aux travailleurs arabes suscite une vive émotion dans les milieux antiracistes et chrétiens. Mgr Etchegarray condamne cette décision, immédiatement suivi par une figure locale incontournable, le délégué aux migrants du diocèse de Marseille, Jean Audusseau. Néanmoins, durant tout le mois de septembre, des actions sont menées dans les milieux ouvriers, militants ou intellectuels pour réagir au racisme. Mais les rangs sont plutôt dispersés entre d’un côté le Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) [27], développant le principe d’une lutte autonome en lien avec les militants d’extrême gauche et de l’autre l’Amicale des Algériens en Europe émanation du gouvernement algérien plus en lien avec les syndicats et la gauche traditionnelle française. Motivations et modalités d’action divergent jusqu’à créer de fortes animosités entre les deux parties . Et si, à partir d’octobre, les tensions racistes semblent s’apaiser, le véritable épilogue de cette séquence territoriale se situe le 14 décembre 1973 lorsqu’un attentat au plastic détruit le Consulat d’Algérie, au 28 rue Dieudé. Il est revendiqué par un groupuscule radicalisé d’extrême droite, le Club Charles Martel, formé pour la circonstance notamment par quelques anciens activistes proches de l’OAS et qui fera beaucoup parler de lui à travers des attentats anti-immigrés jusqu’au début des années 80. Le bilan est lourd : 4 morts et 22 blessés. Quelques heures après l’explosion, de manière spontanée, les dockers algériens cessent le travail et plus d’un millier de personnes se rassemblent devant le monument des Mobiles [28] pour exprimer émotion et colère. Puis le 16 décembre, nouvelle manifestation d’ampleur pour accompagner la levée des corps des quatre victimes à l’hôpital de la Timone. Plusieurs milliers de personnes sont présentes malgré l’hostilité ambiante : 15.000 selon l’Amicale des Algériens, 3.000 selon la police [29]. Hormis quelques dizaines de militants, tous sont des « Nord-Africains » scandant « à bas les racistes ! » en présence de l’Ambassadeur d’Algérie, Mohammed Bedjaoui. Après s’être engouffrée rue de Rome en plein centre-ville sous le regard médusé et inquiet de certains passants, la foule, dense, franchit la Canebière puis traverse le quartier arabe de la porte d’Aix et de l’entrée de l’autoroute sur laquelle s’engagent plusieurs centaines de personnes, avant que les quatre voitures funéraires puissent se dégager et gagner l’aéroport de Marignane où un avion spécial emportera les dépouilles mortelles vers Alger. Longtemps oublié, comme en témoigne un documentaire de Morad Aid Habbouche réalisé en 2006 et diffusé sur Canal + [30], cet épisode refait surface dans la mémoire marseillaise : en 2018 une plaque commémorative est apposée au 28 rue Dieudé, 45 ans plus tard, à l’initiative de l’association Mémoire et Réconciliation présidée par l’élue Fazia Hamiche. Plus récemment, Dominique Manotti a publié un polar qui s’inscrit totalement dans cette histoire : Marseille 73, proposant une approche par un autre type de récit, tout à fait éclairant [31].
Antagonisme, incompréhension, rejet : à l’instar de Grasse et de Marseille qui s’apparente à une capitale du racisme [32], l’année 1973 est émaillée d’une succession de faits divers racistes avec une impunité pour les coupables, jamais appréhendés. L’idée sous-jacente du « trop plein » accrédite la théorie fallacieuse du « seuil de tolérance » couplé au constat d’un déficit d’une politique cohérente du logement. En outre, ce début des années 70 correspond au temps de la rancœur liée aux décolonisations qui s’exprime plus nettement sur le littoral méditerranéen. La perte de l’Algérie française reste comme une plaie ouverte [33]. De plus, même si elle est moins visible, la question israélo-arabe pèse également sur les esprits de même que, à un tout autre niveau sur le plan national, les premiers mouvements de « sans-papiers », lancés à la fin de 1972. Ce racisme ordinaire anti-arabe n’est que la continuité d’une série d’attitudes qui se sont répétées à de multiples occasions dans l’histoire proche et lointaine. Ce qui marque l’année 1973 à Marseille c’est l’intensité de la violence et un climat de haine qui atteint son paroxysme sans que les auteurs des crimes ne soient inquiétés. Mais face au racisme et à son impunité scandaleuse, les travailleurs immigrés ont montré leur capacité à réagir. Pour ces « premières générations » soucieuses de gagner leur dignité, le temps n’est plus à courber l’échine mais à se battre non seulement contre la haine mais aussi pour obtenir des droits. A travers divers organisations, l’Amicale des Algériens ou plus encore au MTA, la notion de lutte prend tout son sens : une action politique et sociale incarnée dans des territoires comme la région marseillaise et soutenue par des groupes politiques, associations ou personnalités et alimentée par un contexte international sensible.

Yvan Gastaut
Historien-Maître de conférences
Université Côte d’Azur-URMIS

[1François Bernardi, Jean Dissler, Alain Dugrand, Alex Panzani, Les Dossiers noirs du racisme dans le Midi de la France, Paris, Seuil, 1976.

[2Mise au Point, « Les problèmes racistes dans le Sud » émission réalisée par le documentariste Daniel Le Comte (1928-2010) et diffusée sur FR 3 les 7,14 et 28 janvier 1975. Le texte est lu par le
comédien François Chaumette.

[3Voir par exemple Gaston Defferre, maire de Marseille, qui s’inquiète dans ce sens dans un reportage pour le Journal Télévisé de
la Première Chaîne de l’ORTF le 4 septembre 1973.

[4Voir Daniel Zimmermann, Nouvelles du Racisme ordinaire, Paris, Le Cherche Midi, 1996.

[5Nadhem Yousfi, Des Tunisiens dans les Alpes-Maritimes : une histoire locale et nationale de la migration transméditerranéenne (1956-1984), Paris, L’Harmattan, 2013, 206 p.

[6Libération, 15 juin 1973.

[7Enquêtes d’Hervé Chabalier « Rumeurs de Grasse » dans Le Nouvel Observateur, 18 juin 1973 et de Francis Cornu, « L’Ordre règne à Grasse » dans Le Monde, 25-26 juin 1973,

[8L’Express, 2 juillet 1973, enquête de Robert Patenôtre et Liliane Sischler « Les sorcières de Grasse » et Témoignage Chrétien, 19 juillet 1973, « La sombre rumeur qui nous vient de Grasse ».

[9Le Carillon grassois, bulletin paroissial, 30 juin 1973 et Le Monde,21 juillet 1973, « J’ai eu honte, je leur demande pardon pour ce qu’on leur a fait ». De leur côté, des militants locaux, maoïstes, du PC et de la CGT dénoncent dans Le Patriote Côte d’Azur des 15 et 22 juin 1973, le « triangle brun occulte du racisme » entre Nice, Cannes et Grasse, « orchestré par Jacques Médecin », députémaire de Nice. Voir notamment l’éditorial de Georges Tarabaud, « Racisme, pas mort ».

[10Archives municipales de Grasse, 9 W 23, rapport de police du 21 juin 1973.

[11Droit et Liberté, août 1973.

[12Antenne 2, Les Dossiers de l’Écran, 14 janvier 1975, « Les travailleurs immigrés ».

[13Propos recueillis dans L’Express-Méditerranée, octobre 1973, article de Michel Labro.

[14Rachida Brahim, « Chapitre 5. L’antiracisme politique à Marseille,
1968-1983 », in Olivier Fillieule et Isabelle Sommier (dir), Marseille années 68, Paris, Presses de Sciences Po, 2018, pp. 315-376. Voir également la thèse de doctorat de sociologie que Rachida Brahim a soutenue à l’université d’Aix-Marseille en 2017 « La racetue deux fois. Particularisation et universalisation des groupes ethniquement minorisés dans la France contemporaine, (1970-
2003) » (sous la direction de Laurent Mucchielli).

[15Yvan Gastaut, « La flambée raciste de 1973 en France », in Revue européenne des migrations internationales, vol. 9, n°2,1993. pp. 61-75.

[16Raymond Jean, La ligne 12, Paris, Denoël, 1973.

[17Voir Fausto Giudice, Arabicides, une chronique française (1970-1991), Paris, La découverte, 1992.

[18Gabriel Domenech (1920-1990), originaire du Sud-Ouest et fervent partisan de l’Algérie française, restera rédacteur en chef du Méridional jusqu’en 1985 avant de rejoindre le Front National. Sa figure oubliée est récemment revenue sur le devant de la scène locale lorsqu’un élu du Rassemblement National propose de donner son nom à une rue de la ville, ce que le maire Jean-Claude Gaudin a semblé accepter de bonne augure avant de se rétracter. Voir Le Monde, 1er juillet 2019.

[19Le Méridional, 26 août 1973.

[20Ce dernier après avoir été arrêté, jugé et après avoir purgé une peine de prison est abattu le jour de sa sortie quelques années plus tard.

[21Le Méridional, 17 juillet 1973, « Cité universitaire ou cour des miracles ? ».

[22Le Monde, 30 août 1973.

[23Le Monde, 1er septembre 1973.

[24Le Figaro, 29 août, 1973.

[25Le Monde, 2 septembre 1973.

[26Fausto Giudice, Arabicides, op.cit.

[27Voir Ahmed Boubeker et Abdellali Hajjat (dir) Immigration en luttes. Des travailleurs indigènes aux héritiers de l’immigration postcoloniale, Paris, Amsterdam, 2008 et Abdellali Hajjat, « L’Expérience politique du MTA » in ContreTemps, n°16, mai 2006, pp.76-85 et Yvan Gastaut, « Marseille, épicentre de la problématique du racisme en 1973 », in Migrance, n° 25, troisième trimestre 2005, pp.20-35.

[28Le monument des Mobiles construit par le sculpteur Constant Roux commémore le sacrifice de plus de mille « enfants des Bouches du Rhône » enrôlés dans la guerre de 1870-1871 dont un bon nombre de gardes mobiles recrutés en dehors du service militaire.

[29Le Monde, 18 décembre 1973, article de Francis Cornu.

[30Morad Ait-Habbouche, Hervé Corbière Marseille 73 : la ratonnade oubliée, Documentaire, 52 mn, LPBV ! Elle est pas belle la vie, 2006 et Libération, 16 février 2018 « Ces ratonnades sanglantes que Marseille a préféré oublier ».

[31Dominique Manotti, Marseille 73, Paris, Les Arènes, 2020.

[32Yvan Gastaut, « Marseille cosmopolite après les décolonisations :
un enjeu identitaire » in Cahiers de la Méditerranée, n°67, 2003, pp.269-285.

[33Voir notamment Emile Temime, Jean-Jacques Jordi (dir), Marseille et le choc des décolonisations, Aix-en-Provence, Edisud, 1996.