N°136

Dossier : exil au feminin

Partir pour s’élever et revenir : les mobilités socio-spatiales de Maïda

par Saphia Doumenc ; Doctorante en science politique Laboratoire Triangle

En France, on peut considérer qu’il a longtemps existé un déni d’antériorité que l’on pourrait qualifier d’intersectionnel dans les travaux en sciences sociales concernant les travailleuses immigrées. En effet, de la même manière que « les femmes ont toujours travaillé » [1] , on sait qu’elles ont aussi toujours immigré . [2]. Dans une perspective longitudinale, on peut appréhender la migration et la mobilité sociale comme les deux faces d’une même pièce : la quête d’une situation meilleure, vers la voie d’une émancipation. Cependant après avoir immigré depuis leurs pays d’origine, ces femmes migrantes se retrouvent prises dans des situations de grande précarité lors de leur arrivée en France. En intégrant péniblement les marges du salariat, souvent cantonnées aux secteurs de la propreté ou du care d’une manière plus générale, elles subissent au travail de nombreuses formes de dominations sociales. On peut noter là un paradoxe pour le moins surprenant, « malgré que la précarité de l’emploi soit associée aux femmes, on persiste aujourd’hui à y associer leur émancipation économique » [3].

En franchissant les frontières de leurs pays d’origines les femmes migrantes sont déjà engagées S [4]. Une fois parcourus ces chemins de l’immigration, les femmes buttent dans le pays d’accueil à un triple mouvement de discrimination : de classe, genré et ethnique. Leur « intégration » à la vie locale se trouve d’autant plus compromise que les différentes politiques, d’accueil mais également d’emploi, leur sont largement défavorables. Il en résulte qu’à peine arrivées et munies ou non de papiers réglementaires, ces populations se trouvent largement reléguées dans des emplois subalternes et disqualifiés socialement. Il faut dire que d’un point de vue de l’insertion professionnelle, ces femmes cumulent la plupart des stigmates : elles sont femmes, de couleur, immigrées, etc.

Nous proposons de suivre le cas d’une salariée rencontrée à plusieurs reprises dans le cadre d’un terrain de thèse menée de 2016 à 2019 auprès de femmes, salariées du nettoyage et ayant cotisé, au moins une fois au sein du syndicat la CNT-SO. Le parcours de Maïda s’avère assez représentatif des enjeux de circulations et de mobilité – spatiale bien sûr, mais également sociale – des femmes immigrées.

Maïda en transit des Comores à Lyon,
en passant par Mayotte et Paris

Maïda a 32 ans, elle est née aux Comores en 1988. Cette jeune femme d’un mètre soixante d’apparence mince et musclée est avenante et assez bavarde. Elle adopte un style tantôt sportif, tantôt apprêté. Dans le premier cas elle porte souvent un foulard sur le crâne et noué au haut de sa nuque, dans l’autre elle se coiffe avec les cheveux très plaqués ce qui lui donne l’air plus sévère qu’elle ne l’est réellement. En effet, Maïda est quelqu’un de jovial, elle sourit la plupart du temps et s’avère très sociable. Elle a deux piercings sur le visage, un au-dessus de la lèvre droite et un anneau fin à la narine gauche. Elle porte souvent de nombreux bijoux en or aux oreilles ainsi qu’aux doigts.

Élevée par son père (pêcheur) jusqu’à l’âge de huit ans aux Comores, Maïda et sa petite sœur rejoignent leur mère à Mayotte cette même année. Sur l’île, la mère de Maïda vit de l’argent envoyé par sa famille immigrée en France et complète ses revenus en gardant des enfants. Cette situation dure le temps de l’école primaire pour Maïda puis la décision de quitter Mayotte pour la métropole est prise. La mère et ses deux filles passent d’abord par Paris puis décident de s’installer à Lyon, plus précisément à Vaulx-en-Velin dans une grande tour HLM de quatorze étages. La migration est un événement qui a ponctué la vie de Maïda dès son plus jeune âge.

Maïda poursuit sa scolarité dans la région lyonnaise jusqu’à la terminale en lycée technique, à Vénissieux. Elle débute dans le secteur du nettoyage par le biais de stages réalisés dans le cadre de ses études au lycée : « Je faisais des stages parce que j’étais agent de maintenance des locaux, dans le nettoyage. Je faisais des stages à l’hôpital dans le nettoyage ». Rapidement, la jeune fille trouve un emploi en tant qu’agente de service hospitalier dans un hôpital puis dans une clinique de la région lyonnaise. Mais elle enchaîne les CDD et ne parvient pas à trouver une stabilité.

Un parcours professionnel représentatif des « galères »
propres au secteur du nettoyage

En 2015, l’hôtel dans lequel travaille sa mère recherche de nouvelles femmes de chambre. Maïda se propose et intègre l’équipe. Pendant deux ans, Maïda travaille dans cet hôtel milieu de gamme situé près du centre-ville de Lyon. Le travail est dur mais la société de nettoyage paie relativement bien – c’est-à-dire normalement – ses salariées. En février 2017, l’hôtel change de prestataire de service, Maïda et sa mère continuent à travailler sur le même site mais pour un nouvel employeur. Ce changement de prestataire – fréquent dès lors que le recours à la sous-traitance est la règle – bouscule grandement l’organisation du travail.
C’est le groupe LM Propreté qui récupère ce chantier ainsi que les autres hôtels pris en charge par la firme de l’agglomération. Les petites et moyennes entreprises qui parviennent à concurrencer le « géant » LM Propreté sont suffisamment rares, tant et si bien qu’elles finissent, la plupart du temps, par perdre les marchés. Et pour cause, LM Propreté est connue dans le milieu pour « casser les prix » et intensifier les cadences de travail.

Maïda est transférée sur un nouvel hôtel plus excentré. Elle refuse, motive son refus par un courrier et finit par se faire licencier au mois d’avril. Sa mère, elle, est maintenue sur le site initial de travail, mais les salaires sont nettement rabaissés : là où elle gagnait 1200 -1300 euros, elle ne touche désormais plus que 900 euros. Il faut dire que la nouvelle société paie désormais ses salariées au nombre de chambres et non pas au nombre d’heures travaillées [5] . En juin 2017, lors de notre premier entretien, Maïda se désole de cette situation et déplore le fait qu’elle n’ait toujours pas trouvé de travail :

  • « Maïda  : Mais elle [sa mère] peut pas continuer comme ça... Avec PropRim [6] elle touchait 1200-1300 euros et là à peine elle a 900 euros… Et moi, du coup, je passe toutes mes journées à postuler. Mais ça sert à rien, au final j’ai pas de réponse. Même pas on me donne de réponse. Rien. Pôle emploi, j’ai un conseiller mais en fait, il sert à rien. J’ai envoyé un e-mail, mais on m’a pas répondu. Je postule partout… Mais je galère. Je trouve pas. C’est pas une vie ça. Même ma mère elle me dit : « sors, il fait beau ». Mais [elle soupire] Sortir ? Pour aller où ? Moi, si je sors c’est pour aller au travail, je vais pas sortir pour aller me promener ou un truc comme ça. Non, non, non. Je préfère rester chez moi. On sait jamais peut-être un jour on va m’appeler. Là j’avais trouvé mais ils demandent un véhicule.
    Et t’as le permis ?
    Maïda  : Non ! Comment je le paye ?
    Ouais…
    Maïda : Ouais c’est chaud. »
    Maïda, entretien du 21 juin 2017

Le transfert de l’hôtel dans lequel travaillent Maïda et sa mère ne déroge pas à cette règle. En effet à peine arrivé, le représentant de son nouvel employeur remet à Maïda un « avenant au contrat de travail initial », lui annonçant sa mutation sur un autre hôtel de la même chaîne à Oullins, commune située au Sud-ouest de Lyon. Maïda est domiciliée à Vaulx-en-Velin qui se situe à l’extrême opposé. Cette mutation ne l’arrange pas : l’accepter la contraindrait à passer presque autant de temps dans les transports que sur son site de travail. Son contrat de travail ne comprend en effet que 18 heures par semaine réparties de la manière suivante : Maïda travaille du mardi au vendredi de 09h à 12h30 et le samedi de 10h à 14h. Or, de porte à porte, son temps de trajet quotidien est estimé à plus de deux heures. Le jour même, par courrier recommandé, Maïda conteste cette mutation et indique son refus de signer l’avenant. Elle fait notamment valoir le non-respect du délai de prévenance, l’absence de motif et son impossibilité de se rendre à Oullins. Dès le lendemain, alors qu’elle se rend comme d’habitude sur son lieu de travail, la salariée s’aperçoit qu’elle n’est plus « notée au planning », on lui refuse également d’exercer son activité. Maïda écrit à nouveau à son employeur lui rappelant qu’elle se tient « à son entière disposition » et qu’elle s’est vu « interdire l’accès à son poste de travail ». Quelques jours plus tard, elle est convoquée à un entretien préalable au licenciement et se fait licencier par la suite pour faute grave au motif d’« abandon de poste ». Maïda saisit le Conseil de Prud’hommes avec le soutien de la CNT-SO. Elle obtiendra gain de cause. En effet, la clause de mobilité sur laquelle s’appuie la société LM Propreté pour demander la mutation de Maïda « couvre huit départements pour une superficie d’environ 43 698 km2 ». Or, « la jurisprudence de la Cour de cassation considère que la clause de mobilité doit définir de façon précise sa zone géographique d’application et ne peut conférer à l’employeur le pouvoir d’en étendre unilatéralement la portée » [7]. Durant l’audience, la défense de Maïda met également en avant le fait que son employeur n’a pas respecté le délai de prévenance nécessaire pour que la salariée puisse s’organiser. Celui-ci est fixé à sept jours par le contrat de travail de Maïda qui elle pourtant ne l’a reçu que la veille.
Le recours à l’outil juridique est parfois le seul moyen à disposition du syndicat pour défendre les salariées. De plus, le recours aux Prud’hommes peut parfois être vécu comme une étape socialisatrice dans la vie des justiciables : lorsque le verdict donne raison aux salariées, celles-ci vivent leur victoire comme une forme de revanche prise sur leur employeur. « Le passage aux Prud’hommes vient matérialiser un rapport de forces et cristallise les intérêts contradictoires entre un « nous » (les salariées du nettoyage) et un « eux » (les sociétés de propreté qui outrepassent leurs droits) [8]. » . Mais cette étape est longue. Le délai entre le dépôt de la requête et la notification de jugement peut parfois durer plusieurs années. En attendant son jugement, Maïda patiente, comme elle peut. Elle parvient, grâce à ses contacts, à trouver un contrat à durée indéterminée, en qualité de femme de chambre, dans un hôtel du centre-ville.

« Traverser la rue
pour trouver un travail », vraiment ?

Maïda est une jeune femme assez active, elle passe une grande partie de son temps libre dans une salle de sport, elle joue également souvent au foot et a une « bande de potes » qu’elle voit régulièrement. Début 2018, elle se blesse au genou et peine à se rétablir. Son médecin lui prescrit « une incapacité de travailler en tant que femme de chambre » car elle « doit éviter certaines postures ». Maïda accuse difficilement le coup de cette prescription. Elle ne sort pratiquement plus de chez elle et se persuade qu’elle ne trouvera pas de travail ailleurs que dans l’hôtellerie. Elle se remet doucement de sa blessure, lors du défilé du 1er mai 2019 elle peine à boucler le parcours de la manifestation. Désespérée par sa situation, elle active tous ses réseaux pour espérer trouver un emploi. À l’automne 2019, Maïda trouve un poste avec l’appui de l’un de ses oncles paternels : elle obtient un CDI à temps plein dans une usine de transformation de volailles. En Bretagne. Pour sortir de cette période de chômage Maïda n’a pas eu à « traverser la rue » mais la France, en parcourant plus de 800 km pour commencer ce nouvel emploi. À l’occasion d’un échange téléphonique elle explique :

  • « Maïda : Je travaille dans la volaille, en fait, mon oncle paternel, il travaille là-bas, il m’a fait entrer.
    C’est où du coup ?
    Maïda : À Vannes.
    À Vannes ? Oulalala mais t’es partie loin alors, je savais pas !
    Maïda : Ouais ça s’est décidé vite fait [Sur un ton un peu blasé]. Mais c’est bien, c’est même pas dur. Tu enlèves les os, tu accroches le poulet par les cuisses. Le seul problème c’est qu’il fait froid à l’usine.
    Et tu habites où du coup ?
    Maïda : Chez mon oncle. Avec mon cousin, avec la famille quoi.
    Et ça va, ça se passe bien ?
    Maïda : Ça va… C’est pratique, le matin, soit il travaille aux mêmes horaires que moi et on part ensemble, soit je prends le covoiturage.
    Ah il travaille là-bas aussi ?
    Maïda : Oui, mon oncle, mon cousin, tout le monde ! [Rires]. Mais à l’usine, y’a que des comoriens ». Maïda, échange téléphonique du 27 novembre 2019.

Cette bifurcation biographique plonge Maïda dans une certaine mélancolie. Au téléphone, sa voix est moins enjouée que d’habitude. Sa mère et son petit frère (né d’une seconde union) lui manquent, ses « potes » également. À Vannes, elle n’est pas encore parvenue à se faire de véritables ami•e•s. Elle sort peu et ne gagne pas suffisamment bien sa vie pour se permettre de descendre régulièrement à Lyon. En s’y prenant à l’avance avec la SNCF ou par covoiturage il faut compter un minimum de cent cinquante euros pour un aller-retour. Elle n’est même pas sûre de pouvoir assister au mariage d’une de ses très proches amies. Les sacrifices personnels pour l’obtention d’un CDI sont, dans le cas de Maïda, particulièrement importants.

Des ressources plurielles à disposition

Si Maïda parvient à trouver un emploi à temps plein, c’est parce qu’elle peut compter sur le soutien de sa famille, y compris du côté de son père. La famille semble jouer, dans le cas de Maïda, comme une véritable ressource compensatrice, au même titre que sa « bande de potes ». Cela dit, une autre dimension est à considérer pour expliquer comment Maïda parvient à « tenir » malgré tout. Aux Comores, elle est propriétaire d’une maison, cette maison semble ainsi constituer une sorte de « filet de sécurité », une voie de repli « au cas où » :

  • « Et tu aimerais retourner vivre aux Comores un jour ?
    Maïda  : Ben, pourquoi pas ?! Là j’ai ma maison. Si j’ai une situation stable genre travail et tout. Pourquoi pas. […] Ma sœur a la sienne, ma mère a la sienne, ma petite sœur aussi. Mais pourquoi pas. Ma mère elle devait partir depuis longtemps [vivre aux Comores]. Mais tant qu’on est pas mariées elle part pas. Parce que les Comoriens, par exemple si ma mère elle part alors qu’on est pas mariées, il y aura les gens qui vont dire « oui, elle est partie alors que ses enfants sont pas mariés, ils sont là, ils font le bordel, les putes et tout… ». Voilà. Donc tant que je suis pas mariée, elle peut pas partir. Mon autre sœur est mariée là depuis juillet. Avec un Comorien aussi. Il reste que moi. »
    Maïda, entretien du 22 mai 2019.

On comprend ici combien la réputation est importante. Maïda est une des rares enquêtées rencontrées encore célibataire. Elle vit relativement mal la pression sociale l’incitant à se marier, sa mère lui a déjà présenté de nombreux jeunes hommes venus demander sa main. Mais Maïda cherche « le bon » et ne veut pas être entretenue. On peut aussi imaginer que Maïda redoute le jour où sa mère quittera la France. Mère et fille sont très proches.

  • « Mais une chose est sûre, une fois mariée, ma mère va partir. Elle va rester là-bas, elle fera du commerce, elle va ouvrir un magasin. Parce que des fois, elle va à Dubaï pour acheter des trucs et revendre. Tout ce qui est bijoux et tout. Quand je serai mariée, elle va partir définitif. »
    Maïda, entretien du 12 novembre 2018.

À travers cet extrait d’entretien, Maïda donne une indication sur la réalité d’un travail informel relativement présent, en particulier dans la communauté comorienne . Les réseaux transnationaux et notamment les relations commerciales jouent, dans la vie d’une part non négligeable de femmes immigrées, comme autant de ressources à la fois sociales et symboliques. Cette présentation détaillée du parcours de Maïda permet d’appréhender la mobilité sociale et spatiale comme deux dimensions relativement imbriquées∎

Dessins d’Amélie Bridel issus de la BD "Sous-Traitées" à retrouver en intégralité sur Instagram @ahcesujet

[1Schweitzer S., Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire du travail des femmes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Odile Jacob, 2002.

[2Cf. Morokvasic M., « Birds of passage are also women », in International Migration Review, vol. 18, n°4, 1984, p. 886-907 ; Guerry L., « Femmes et genre dans l’histoire de l’immigration. Naissance et cheminement d’un sujet de recherche », Genre & Histoire [En ligne], 5, 2009 ; le numéro « Les femmes de l’immigration, XIXe-XXe siècles », Migrance, n°42, 2013 ; Green N., « Quatre âges des études migratoires », Clio, n° 51,2020, p. 185-206 ; Schmoll C., Les damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, La Découverte, 2020.

[3Pinard R. L’envers du travail. Le genre de l’émancipation ouvrière, Montréal, Lux, 2019 (p. 206)

[4chmoll C., Les damnées de la mer. Femmes et frontières en Méditerranée, op. cit.

[5Cette pratique pourtant illicite est très largement répandue dans le secteur du nettoyage hôtelier.

[6Il s’agit d’une PME de moins de 250 salarié•e•s qui a, depuis, déposé le bilan.

[7Cass. Soc., 28 avril 2011, n° 09-42.321

[8Doumenc S., « Anarcho-syndicalisme et nettoyage : l’improbable politisation de la lutte par le recours juridique », Sociologie du travail, Vol. 61, n°4, 2019.