N°136

Dossier : exil au feminin

Les femmes de l’exil chilien

par Yvette Marcela GARCIA Docteure en sociologie Chercheuse associée DynamE - UMR 7367 CNRS Enseignante chargée de cours à la Faculté des Sciences sociales Université de Strasbourg

En 1973, un coup d’État au Chili brise violemment le projet émancipateur de l’Unité Populaire. S’ensuit une dictature qui se traduit par une répression généralisée, dont l’exil constitue l’une des facettes. La venue de près de 15 000 Chilien.ne•s en France est marquée par la conjoncture politique des années post-1968, l’intérêt accordé à l’expérience de l’Unité Populaire chilienne (1970-1973) et les réactions face aux atrocités de la répression du régime de Pinochet (1973-1989) [1].

Force est de constater que les Chiliennes de l’exil ont peu souvent été visibles : la figure « de l’exilé politique » a fréquemment un visage neutre masculin et la parole publique est d’abord celle d’hommes encartés politiquement. Les femmes sont perçues comme des actrices de second plan, comme des « accompagnatrices » d’un processus politique, puis comme des « accompagnatrices » de militants exilés en terre d’asile. Elles ont vécu et vivent pourtant des expériences spécifiques, rarement prises en compte en tant qu’expérience collective. Il s’agit donc ici de mieux comprendre la part qu’elles prennent dans le processus de la migration, qui repose en grande partie sur leurs contributions, souvent peu valorisées [2].

Traversé•e•s par la douleur des traumatismes liés à la répression, d’un départ contraint et de l’impossibilité de retourner au Chili, dans un premier temps, l’exil est envisagé comme une période transitoire et l’installation envisagée dans le provisoire. Leur arrivée témoigne d’un contexte migratoire, à la différence de celui d’aujourd’hui, où l’on pouvait plus aisément prétendre à l’asile politique. En outre, l’exil chilien a bénéficié d’un accueil favorable, non seulement d’organisations étatiques, sociales et partisanes, mais également de différentes personnes sensibles à leur cause, ou simplement à leur situation. C’est en ce sens que ces réfugié•e•s se considèrent « privilégié•e•s » par comparaison à d’autres migrant•e•s. Aussi, globalement, les représentations sur les Latino-américain•e•s en général et les exilé•e•s chilien•ne•s sont plutôt positives, sans toutefois échapper à une assignation racisée. Certaines affirment d’ailleurs que si elles ont subi le racisme, c’est « en tant qu’étrangères, mais pas en tant que Chiliennes. » Leur insertion est loin d’être facile, l’arrivée en terre étrangère est synonyme de fragilité sociale et les Chilien•ne•s font face aux obstacles propres à tout•e migrant•e issu•e d’un pays du Sud global.
Dès leur arrivée, ces réfugié•e•s dénoncent activement la dictature chilienne et militent afin de rendre possible leur retour au pays. À la fois, ils et elles doivent réorganiser leur vie, celle de leur famille, s’adapter à une société étrangère et trouver une activité rémunérée dans un monde social et professionnel inconnu. Or, si hommes et femmes doivent répondre à cette urgence en situation migratoire, en raison des rôles et des socialisations genrés, cette perte de repères et de statut, voire de la qualification, est généralement mieux endossée par les femmes. En outre, leur parcours suggère qu’elles élaborent des stratégies d’adaptation différentes de celles des hommes [3]. À cela s’ajoute pour les Chilien•ne•s de l’exil le poids de la défaite politique, que les femmes semblent assumer différemment.

Les chemins parcourus
par les femmes de l’exil chilien

La réalité des Chiliennes de l’exil n’est pas à réduire : d’une part, à des militantes « exemplaires » dédiées à la revendication politique, sans vie privée ni conflits, et de l’autre, à des femmes non encartées, au foyer, confinées dans des rôles « traditionnels » qui « suivent » leur mari sans aucune conscience politique [4]. Leurs places sont plus complexes.
Bien que leur situation familiale diffère, une partie significative d’entre elles arrivent en couple et ont (ou auront) des enfants en bas âge. Les propos ici avancés concernent surtout ces dernières. Considérés comme une « simple extension » de leur rôle de femme, le travail domestique et l’éducation des enfants continuent prioritairement à leur être assignés. En général, la situation migratoire augmente la surcharge de travail des femmes. Indépendamment de leur statut socio-économique antérieur, elles rencontrent les mêmes écueils : elles subissent une coupure avec les cercles de parenté élargis, qui contribuaient à les soulager des tâches domestiques, et avec les réseaux d’entraide d’organisations sociales sur lesquelles elles pouvaient s’appuyer. D’autre part, celles issues de classes plus aisées bénéficiaient de services d’aide domestique, pratique largement répandue au Chili. En exil, cet aspect révèle toute son importance dans le fréquent tissage de liens entre réfugié•e•s, recomposant souvent des structures de quasi-parenté. En ce sens, la famille de l’exil est élargie, elle est à la fois une famille politique et une famille recréée.

À l’arrivée en terre d’asile, l’entrée sur le marché du travail en France constitue un enjeu majeur. Les motivations principales de chacune varient : l’indépendance économique ou le besoin de subvenir financièrement à leur famille, l’ambition de reprendre le plus rapidement possible une voie professionnelle interrompue par l’exil pour les étudiantes ou salariées au Chili. Pour des mères au foyer, le fait d’exercer un emploi rémunéré se présente pour la première fois en exil. Au demeurant, en raison de la coupure avec leur entourage d’origine, nombreuses sont celles qui considèrent comme nécessaire de sortir du foyer pour recréer des liens sociaux.

Les Chiliennes exilées se heurtent à des contraintes structurelles modulées par la hiérarchisation et la différenciation sexuées et racisantes de la société française. Comme toute migrante (ou plus largement les descendantes racisées de familles migrantes peu ou non qualifiées), elles accèdent au début à des métiers assignées aux femmes, peu prestigieux et mal rémunérés [5], indépendamment de leur niveau d’études ou classe sociale : elles sont principalement femmes de ménage ou s’occupent de garde d’enfants ou de personnes âgées. Il s’agit d’une perte de statut matériel et symbolique pour les femmes de la petite bourgeoisie, d’un déclassement social pour les diplômées de toutes classes sociales confondues, et de l’accès à un premier emploi pour les femmes non qualifiées des classes populaires.

C’est à la fois en mobilisant leurs différentes ressources et en s’appuyant sur leurs réseaux d’entraide qu’elles obtiennent un premier emploi. Les premières heures rémunérées qu’elles obtiennent sont le plus souvent obtenues par le biais d’un•e de leurs pair•e•s d’exil ou par les réseaux de solidarité français. Cette première activité ne sera qu’exceptionnellement un emploi définitif. Si les Chiliennes de l’exil se retrouvent bien souvent au bas de l’échelle, elles sont issues de milieux sociaux différents et empruntent des parcours professionnels distincts. Au fur et à mesure que l’exil se prolonge, la plupart des femmes qualifiées obtiennent un emploi similaire à celui auquel elles aspiraient ou qu’elles avaient au Chili. Cependant, leur parcours migratoire marque aussi une entrave significative au statut et aux revenus auxquels elles pouvaient prétendre par leurs expériences antérieures, ainsi qu’une perte de leurs cotisations dans le système de retraite. Les femmes des classes populaires non diplômées, quant à elles, exercent des métiers peu qualifiés, mais en gagnant des espaces d’indépendance économique. C’est dans cette diversité que nous pouvons pointer les obstacles que les conditions structurelles en France ont constitués, mais où parfois des opportunités se présentent, dont ces femmes se saisissent.

Assistantes sociales, infirmières, éducatrices, psychologues, enseignantes, métiers de services ou de soin, nombreuses sont celles qui exercent des métiers liés à leurs assignations genrées. Ces emplois représentent également leur volonté d’incorporer à leur travail salarié leurs idéaux politiques de solidarité, d’entraide, de participation collective et elles donnent souvent un sens politique à leur travail. En effet, au Chili comme en France, les femmes de l’exil chilien appartiennent à des milieux progressistes et/ou révolutionnaires, compris en tant que tels dans leur contexte sociopolitique et temporel.

Tout en endossant des rôles d’épouse, de mère et de travailleuse, elles participent et soutiennent les activités politiques de la première période d’exil. De manière générale, les activités de solidarité dans les structures partisanes et collectifs chiliens ont occupé une place fondamentale dans la vie d’exil. La présence des femmes est diffuse dans la structure partisane, a fortiori dans les rangs hiérarchiques supérieurs, mais elles ne sont en aucun cas absentes des activités militantes. Bien que quelques-unes ont des responsabilités politiques, il s’agit avant tout de militantes de base et de sympathisantes, soit d’un parti, soit du projet de l’Unité Populaire. Leur participation et leur militantisme politiques sont à la fois différents et pluriels : certaines femmes s’investissaient déjà au Chili au sein d’organisations partisanes, engagement qu’elles tiennent à prolonger en exil dans leur parti chilien respectif ; d’autres s’ouvrent un espace en s’y affiliant en France. Nombreuses sont celles qui trouvent d’autres formes de participation, sans toujours être encartées, par le biais d’associations ou de groupes folkloriques, ou en se chargeant de différentes tâches lors des activités de solidarité, telles que la préparation des empanadas (chaussons au bœuf typiques qui connaissent un grand succès en exil), le nettoyage, la garde des enfants. En outre, ces espaces constituent des lieux de solidarité informelle entre elles. Elles se déclarent « de gauche » et contribuent aux activités partisanes, ce sont les instances et les activités auxquelles elles participent qui diffèrent.

Par la suite, l’engagement de chacune connaît des transformations liées à l’évolution et à l’essoufflement progressifs des partis chiliens en exil, aux conjonctures sociopolitiques, aux étapes de l’exil ou encore à leur situation familiale et/ou professionnelle. Ces engagements oscillent entre des actions orientées vers le Chili et d’autres dans des organisations partisanes, syndicales ou associatives françaises, voire combinant parfois les deux orientations. La participation à la vie locale associative et/ou partisane était un élément constitutif de leur position sociale dans le Chili de l’Unité Populaire et devient un mode d’insertion dans la société française. Tout d’abord, la solidarité militante constitue le moyen d’établir avec des Français•es les soutenant des contacts, qui peuvent se transformer en liens amicaux durables. D’ailleurs, cette solidarité suscite l’envie de s’exprimer en français en signe de remerciement. Et il est avéré que l’accueil favorable dans un pays étranger, entretenu par différentes relations sociales, est essentiel pour apprendre une langue.

Se vivre « ailleurs » dans une autre langue

En tant que réfugiées, nombreuses sont celles qui se donnent pour tâche de donner « une bonne image » et leur désir de s’exprimer dans la langue du pays est renforcé. Leurs modes d’acquisition du français sont en lien avec leurs formes d’inscription dans la société, notamment le travail rémunéré ou le militantisme.
Cet apprentissage revêt des modalités particulières pour les femmes. En raison de leur assignation au travail domestique, elles sont amenées à chercher des solutions aux aspects pratiques de la vie quotidienne et sont contraintes d’apprendre ou de pratiquer au moins les rudiments de la langue. À l’opposé de leurs conjoints, les besoins linguistiques de la vie courante leur permettent d’initier le processus d’acquisition. Par exemple, à l’instar d’autres groupes en situation migratoire, indépendamment de leur classe sociale, l’éducation des enfants est très valorisée, Or, la scolarisation des enfants revient souvent aux femmes, elles entreprennent les démarches d’inscription scolaire, communiquent avec les enseignant•e•s et participent souvent activement aux activités de parents d’élèves.
Les interlocutrices soulignent que les femmes sont non seulement les premières à parler français, mais qu’elles parviennent souvent à mieux le maîtriser. Il est hasardeux d’avancer que tous les hommes exilés éprouvent davantage de difficultés face à une langue étrangère : cet aspect est à nuancer et à mettre en lien avec leurs acquis antérieurs et leurs activités en France. Dans un premier temps, certain•e•s exilé•e•s, principalement des hommes, ne fréquentent que des Chilien•ne•s ou des Latino-américain•e•s, en particulier dans les cercles militants, ce qui freine considérablement leur apprentissage de la langue. Or, de manière générale, même si c’est le cas de certains hommes, les femmes sont les premières à s’éloigner des structures partisanes chiliennes, à s’investir dans d’autres sphères d’activités concernant la société française, et aussi à intégrer l’idée que leur migration s’inscrira dans la durée.

S’inscrire dans un nouvel espace

Un regard attentif porté aux parcours des exilées chiliennes nous laisse entrevoir des pistes de réflexion sur les modes d’adaptation des migrantes. Pour l’ensemble d’entre elles, l’exercice d’un emploi ne représente qu’une des facettes de l’insertion dans la société française. A l’instar de leurs appartenances (âge, statut militant, qualification, situation conjugale, classe sociale, etc.), les modalités d’insertion des Chiliennes de l’exil sont multiples et se conjuguent : l’insertion s’effectue, bien sûr, par l’intermédiaire de leur participation au monde du travail ou des études lorsqu’elles en entreprennent. Mais aussi par le biais de leur implication dans des activités militantes et associatives, à travers les liens amicaux, voire par l’extension de leur rôle de mère. Sans relativiser l’importance d’une activité rémunérée pour l’insertion dans une société de destination, les divers espaces de socialisation dans lesquels les migrant•e•s s’inscrivent jouent un rôle fondamental.
Contraintes de s’établir loin du soutien affectif, symbolique et matériel de leurs proches, elles bénéficient en contrepartie de l’affaiblissement du contrôle social et moral. Cela favorise leur autonomisation, notamment dans l’exercice de leur emploi salarié, dans leur décision de demander le divorce pour une fraction importante d’entre elles, lorsque leur couple bat de l’aile, ou encore dans leur résolution de demeurer en France, alors que leur conjoint songe souvent encore à retourner au pays. Cette émancipation relative est, bien entendu, circonscrite dans les marges des rapports sociaux tels qu’ils opèrent en France. Des processus d’autonomie et d’émancipation des femmes se réalisent en contexte migratoire, ils ne sont pas exclusivement dus aux caractéristiques et conditions de vie des sociétés de destination mais également aux initiatives des migrantes elles-mêmes [6] .

Après avoir traversé maintes étapes, elles se trouvent aujourd’hui à celle qui peut être qualifiée de « post-exil » : il ne s’agit plus vraiment d’exil car elles peuvent rentrer au Chili. Toutes soulignent l’importance de leur constellation familiale, leurs enfants et leur grand-parentalité, dans leur décision de s’assumer en France, pays perçu pendant de longues années uniquement comme un lieu de passage. Leur désir est bel et bien de ne pas reproduire la rupture familiale engendrée par l’exil. Leur discours s’accorde sur les apports positifs de leur vie en exil : l’ouverture sur le monde ainsi que les connaissances qu’elles n’auraient pas acquises si elles n’avaient pas vécu cette migration. Néanmoins, l’exil signifie aussi la souffrance et l’obligation d’avoir quitté leur pays : en ce sens il constitue une rupture indélébile ■

[1Parmi les travaux sur l’exil chilien mobilisés dans cet article : Araujo Ana Maria et Vasquez Ana, Exils latino-américains : la malédiction d’Ulysse, L’Harmattan, Paris, 1988 ; Bolzman Claudio, Sociologie de l’exil : une approche dynamique. L’exemple des réfugiés chiliens en Suisse, Seismo, Zurich, 1996 ; Gaillard Anne-Marie, Exils et retours : itinéraires chiliens, L’Harmattan, Paris, 1997, Hommes & migrations. L’exil chilien en France, n°1305, 2014 ; Prognon Nicolas, La diaspora chilienne en France : l’exil et le retour (1973-1994), Thèse de Doctorat d’Histoire, Université Toulouse II Le Mirail, 2002 ; et Rebolledo Loreto, Memorias del desarraigo. Testimonios de exilio y retorno de hombres y mujeres de Chile, Editorial Catalonia, Santiago du Chili, 2006.

[2Issues de mes recherches doctorales et postdoctorales, ces réflexions s’appuient sur des entretiens menés auprès de soixante-dix interlocutrices, des observations participantes et des révisions bibliographiques.

[3À ce sujet, voir notamment Falquet Jules et alii, Cahiers du Cedref. Femmes en migrations. Aperçus de recherche, n° 8/9, 2000.

[4Myra, « La mujer exiliada » in Meza María Angélica (Dir.), La otra mitad de Chile, CESOC Ediciones Chile y América, Instituto para el Nuevo Chile, Santiago du Chili, 1986.

[5Catarino Christine et Morokvasik Mirjana, « Femmes, genre, migration et mobilités » in Revue européenne des migrations internationales, Vol. 21, n° 1, 2005, pp.7-27 ; FALQUET Jules et alii (Dir.), Le sexe de la mondialisation. Genre, classe, race et nouvelle division du travail, Presses de Sciences Po, Paris, 2010 ; et Cossee Claire et alii (Dir.), Le genre au cœur des migrations, Éditions Pétra, Paris, 2012.

[6Moujoud Nasima, « Effet de la migration sur les femmes et sur les rapports sociaux de sexe. Au-delà des visions binaires » in Cahiers du Cedref. Femmes, genre, migrations et mondialisation, n° 16, 2008, pp.57-79.