N°136

Dossier : exil au feminin

Exil au Feminin

par Morane CHAVANON - Mathilde DUBESSET - Lison LENEVELER - Djaouidah

« Dans la nuit du 4 au 5 juin 2020, une embarcation dirigée vers l’Europe avec une soixantaine de passagers à son bord fait naufrage au large de l’archipel tunisien des îles Kerkennah, ne laissant aucun rescapé. Parmi les victimes, une majorité de femmes provenant de l’Afrique subsaharienne. Dans les traversées de la Méditerranée, la présence de femmes n’est bien sûr pas une nouveauté, mais elles sont pourtant fréquemment absentes des descriptions médiatiques qui en sont faites. Ces femmes, loin des représentations qui les entourent, ne sont pas toutes des victimes de la traite : leurs motivations au départ sont multiples et parfois inextricablement imbriquées ».

Si comme l’écrit Camille Schmoll, les femmes migrantes sont majoritaires en Europe et constituent la moitié des populations en migration dans le monde (48% données de l’ONU) (Schmoll, 2020), elles sont largement invisibilisées lorsque l’on traite de migration dans la sphère publique.

Pourtant, les femmes sont présentes tout au long de l’histoire de l’immigration. Si l’on s’attache à la période moderne, au XIXe et au XXe siècle, des femmes qui ont suivi pères ou maris côtoient dans l’émigration celles qui sont parties seules (Irlandaises au XIXe siècle, mais aussi Françaises et Anglaises parties en Russie et dans l’Empire Allemand comme gouvernantes dans des familles aisées pour apprendre aux enfants les langues des pays dominants (le français et l’anglais), Antillaises, Portugaises, Philippines au XXe siècle, employées dans le secteur des services à domicile). Aux Etats-Unis, grand pays d’immigration, une féminisation des flux migratoires est à noter dès les années 1930, résultat d’une politique de quotas dont le but était de limiter l’immigration venue d’Europe de l’Est et du Sud en limitant le nombre d’hommes italiens, polonais, juifs, souvent considérés comme indésirables, tout en permettant, de manière restreinte, des regroupements familiaux et donc l’arrivée des femmes.

S’inscrivant dans le sillage de plusieurs travaux mettant en lumière la part des femmes dans les migrations, dans des revues (Ecarts d’identité n°68, 1994 ; n°105, 2004 ; n°116, 2010 ; n°118, 2011 ; Migrations Société, no. 99-100, mars/avril 2005 ; Nouvelle revue féministe, 2007 ; Cahier du genre, 2011 ; Migrations société, 2013 ; Hommes & Migration, 2020 ; CLIO, Femmes, Genre, Histoire n° 51/2020) ainsi que des ouvrages (Le Genre au cœur des migrations, dirigé par Claire Cossée, Adelina Miranda, Nouria Ouali et Djaouidah Sehili, Editions Petra, Paris, 2012), ce nouveau numéro de la revue Ecarts d’identité propose de s’intéresser à l’exil du point de vue des femmes qui le vivent.

Les femmes exilées ne sauraient être considérées comme un groupe homogène. En fonction des pays de départ, de la façon dont la route de l’exil se cristallise en expériences vécues, subjectives et corporelles, mais également des histoires de chacune, c’est une multitude de regards et de voix sur l’émigration/immigration (Sayad, 1999) au féminin qui seront au cœur de ce numéro.

Par ailleurs, si les femmes ont toujours fait partie de l’histoire des migrations, cette dernière n’a pas toujours fait la même place aux exilé.es dans les pays dits d’accueil. Après la suspension des flux légaux d’immigration en 1974 et la fin de l’immigration officielle de travail, les politiques migratoires des différents pays européens ont convergé vers une restriction toujours plus grande de l’accès à leur sol et l’essor d’un discours visant à criminaliser les migrant.es. La violence du départ est bien souvent redoublée par la violence symbolique des politiques migratoires, accentuée depuis le début des années 2000, qui fait de l’immigration un enjeu politique et social pour lequel les migrant.es constituent une menace. Avec la création de l’agence Frontex en 2004, qui sillonne la mer Méditerranée en vue d’empêcher les embarcations de migrant.es d’accoster sur les côtes européennes, la fermeture des frontières s’accompagne d’une brutalité et de sanctions institutionnalisées (faisant l’objet de contributions budgétaires de la part des Etats européens, de politiques dites de "co-développement" avec des pays tiers pour empêcher les départs ou d’accords de "réadmission" des migrant.es avec des pays voisins comme l’Ukraine, le Maroc ou encore la Lybie, cette dernière n’étant pas signataire de la convention de Genève).
Mais qu’en est-il pour les femmes exilées ? Derrière les discours de criminalisation des migrant.es, c’est bien souvent la figure d’un homme migrant, jeune et seul, qui est l’objet de tous les soupçons, décrédibilisant la légitimité du danger qu’il encourait motivant son exil. A contrario, notamment dans la loi relative à la réforme du droit d’asile (Loi n° 2015-925) votée en France en juillet 2015, la mise en avant de la catégorie de la "vulnérabilité" semble ouvrir des perspectives de protection supplémentaires pour les femmes. Mais plusieurs questions problématiques se posent. La mise en avant dans le droit et les politiques publiques de la personne vulnérable (une femme, si possible avec enfants) face au migrant supposé fraudeur, ne participe-t-elle pas à renforcer cette part du soupçon réduisant la notion d’accueil à sa portion congrue ? A savoir, quelques places d’hébergement pour les plus chanceux•ses, des camps pour les autres, le tout contenu derrière l’impératif d’"accélérer les procédures"... pour mieux expulser. Ne contribue-t-elle pas également à exacerber des stéréotypes de genre selon lesquels les migrantes sont perçues comme étant essentiellement des victimes parce qu’elles sont par essence d’abord des femmes ? En leur ôtant la possibilité d’être considérées comme sujets, c’est-à-dire de ne plus être seulement « racontées » comme si elles n’étaient qu’une seule femme indivisible mais d’être « écoutées » en tant que personnes multiples maîtrisant leurs propres parcours migratoires, ne risque-t-on pas de ne pas prendre en compte la pluralité de leurs récits dans la compréhension des effets du genre sur l’exil. Quelles violences spécifiques s’exercent sur les femmes ? Comment les effets du genre se voient-ils combinés à d’autres types de domination, de classe et/ou de race, contenus dans ces politiques migratoires et les stratégies de survie qu’elles induisent ? Comment ces femmes font-elles face, individuellement ou collectivement ? Qu’est-ce qui se joue pour elles une fois le trajet de l’exil accompli ? Nous pouvons postuler qu’elles n’en restent pas moins des exilées, assignées à adopter une nouvelle « identité » dans un pays étranger, travaillé par ses normes et sa propre histoire, en l’occurrence la matrice coloniale des Etats européens dans laquelle se sont forgés des rapports de pouvoir et des imaginaires empreints de domination.

Comment ces femmes sortent-elles de l’invisibilité ou composent-elles avec celle-ci ? Quelles tactiques (De Certeau) mettent-elles en œuvre dans l’exil ? Jouent-elles le jeu en s’emparant des codes attendus ? Parviennent-elles à dégager des marges d’action dans l’espace des possibles ouverts par le droit (pour obtenir un hébergement etc.) ou en le contournant (en habitant dans un squat etc.) ? Survivent-elles en intégrant les marges du salariat et en acceptant d’occuper les emplois les plus subalternes, propres notamment aux métiers du care pour lesquels elles sont davantage employées que les hommes ? Enfin, comment font-elles entendre leurs voix dans l’espace public ? Réussissent-elles à faire entendre leurs témoignages spécifiques et/ou à s’organiser pour entrer collectivement en lutte ?