N°136

Dossier : exil au feminin

Le « juju » ou la peur du mauvais sort

par Pauline SOUBIE - MINET (La Cimade )

Je l’entends encore me répéter “God bless you” ; comme après chaque rendez-vous.

Angela travaille dans un salon de coiffure, rue du Faubourg Saint-Denis à Château d’Eau. Son salon s’appelle “Coiffeur”. Elle y fait des tresses. Tous les jours. De 10h à 22h. Sans récupération. Sans protection. Sans rémunération. Enfin pour l’instant me dit-elle. Elle serait en phase “d’apprentissage”. De l’exploitation par le travail. Sous nos yeux. En plein centre de Paris.

Je lui avais expliqué pourtant que ce n’était pas légal, que ce n’était pas normal. Mais que peut-elle bien faire d’autre, sans papiers ? Certaines pourtant se sont battues. Je lui ai raconté l’histoire “des coiffeuses de Strasbourg Saint-Denis”, cette bataille judiciaire menée avec la CGT pour faire recon-naître leur situation d’exploitation par le travail. Une première en France !
Mais Angela en a marre de se battre. Elle est usée, désabusée, abusée.

Angela est née le 21 janvier 1996 à Ulegu, un village proche de Benin-City au Nigeria. De confes-sion chrétienne, sa famille tenait une petite ferme. Elle aidait sa mère à vendre leurs produits au marché de Benin-City. Elle a tout de même eu la « chance » d’aller à l’école jusqu’à 10 ans, m’a-t-elle confié.
A l’âge de 12 ans, ses parents décèdent dans un accident de voiture. Elle et sa fratrie reprennent l’exploitation familiale. Elle continue à vendre ses produits sur le marché. C’est là qu’elle fait la rencontre de celle communément appelée “Sponsor” qui deviendra “sa mama”, “sa madame”, au-trement dit sa proxénète.

De grandes promesses pour elle : l’Eldorado européen, la possibilité de faire des études, de trouver un travail ; mais aussi pour ses frères et sœurs, un bel appartement en plein centre de Benin-City. Du haut de ses 18 ans, elle est convaincue. Elle rêve d’un avenir radieux, en tout cas meilleur. Angela prête alors serment dans un temple dédié à une divinité locale “Ayelala”. Un serment d’obéissance à sa madame… et de rembourser sa dette aussi, 40 000 euros.

Un petit objet est confectionné “le juju” ; il devient le symbole de son allégeance, une petite partie d’elle : poils pubiens, bouts d’ongles et sang menstruel le composent. Folie, infortune, maladie, mort pour elle et pour ses proches, telle sera sa destinée en cas de non-respect de ce pacte. Une véritable emprise s’installe. Sa balafre sur la joue gauche, scarification faite par le prêtre, lui rappelle chaque jour cet instant.

Puis, Angela part. Par la terre car son visa pour l’Europe lui a été refusé. L’horreur commence. Après 4 jours de bus, elle arrive en Libye et y reste 3 mois. Une éternité.
Elle est conduite dans un hangar ; que dis-je, un camp, une prison ! Gardées par des Libyens armés, 150 personnes s’entassent. Chacun dort assis, faute de place. Des flashbacks la hantent : « Une fois, j’ai vu un homme qui voulait violer une femme mais s’est rendu compte qu’elle avait ses règles. Il l’a battue jusqu’à la mort. Je priais toute la journée pour quitter ce lieu. »

Angela aussi a été violée, plusieurs fois. Mais elle a survécu, elle. Et ce jour tant attendu a fini par arriver : elle partait enfin. Sur un bateau gonflable mais peu importe. Secourue en pleine mer par la police italienne, elle a ensuite été conduite dans un centre de rétention. Un homme l’attendait à la sortie.

Il conduit Angela dans l’appartement de « sa madame » en banlieue parisienne. Celle-ci lui a acheté des vêtements « pour travailler le soir ». Elle lui donne des préservatifs et lui montre comment faire une fellation. Angela proteste, crie, pleure. Elle n’était pas censée faire ça. Sa madame lui rappelle son contrat d’allégeance, le « juju ». Sur fond de menaces, elle la rassure. Ça ne durera que quelques mois et elle sera libre.
Le lendemain, elle est amenée à Château Rouge. Les instructions ? Montrer 4 doigts, puis si le client refuse en montrer 3, puis 2. Ça voulait dire 40 euros, 30 euros ou 20 euros, l’acte sexuel. Et ça, c’était 10 fois par jour.
Cela a duré 4 ans. 4 ans de peur, de surveillance constante, de privation de nourriture, de menaces, de coups, de séquestration, de viols.

Le 8 mars 2018, un des chefs religieux de la région, l’Oba, fait une déclaration importante ; il libère les filles ayant migré vers l’Europe de leur serment et jette un sort sur tous celles et ceux qui conti-nueraient à se livrer à cette pratique à l’avenir. Angela n’a plus peur, elle part.

C’est là que je la rencontre pour la première fois par le biais d’une permanence spécialisée de la Cimade pour les femmes victimes de violences. Elle me raconte son histoire. Je l’écris. Vous la connaissez maintenant.
Une histoire aussi horrible que singulière me direz-vous ? Malheureusement non. Chaque année, plusieurs centaines à plusieurs milliers de femmes et jeunes filles, parfois d’à peine 14 ans sont re-crutées au Nigeria par leurs aînées puis contraintes à se prostituer en France.

Ces femmes originaires de l’Etat d’Edo au Nigeria, de par leur histoire commune et les persécutions qu’elles ont subies et continuent de subir, constituent un groupe social au sens de la Convention de Genève sur les réfugiés. Sur notre sol, elles peuvent ainsi prétendre à la protection des autorités françaises.

Malheureusement la pratique diffère souvent de la théorie. Le 11 septembre 2019, elle m’appelle : REJET. Rejet de son ultime recours devant la Cour nationale du droit d’asile, de sa dernière chance. Au motif que : « bien qu’elle ait tenu des propos précis et circonstanciés quant à la réalité de son enrôlement au sein d’un réseau transnational de traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle, la réalité de sa soustraction au réseau n’est pas démontrée ».

Douce France, cher pays des droits humains…
Refuser de protéger ces femmes victimes de réseaux violents, c’est être complice de leur exploitation future.

A mon tour, je te le dis : “God bless you Angela” ■