N°136

note de lecture

Race et sciences sociales Éssai sur les usages publics d’une catégorie

par Bruno Guichard

Race et sciences sociales
Essai sur les usages publics d’une catégorie

Stéphane Beaud et Gérard Noiriel
Ed. Agone2021

Le livre de S.Beaud et G.Noiriel est dense car il affronte la complexité des questions de la « race », du « social » et de la « culture ». Complexité que les auteurs restituent dans le temps long de l’histoire et dans les urgences intellectuelles de notre modernité, à savoir le temps de la mondialisation, de l’interrogation sur l’avenir des États-nations… En fait ils nous proposent de (re)penser notre monde. Dense, ce livre est aussi une réponse aux attaques qu’ils subissent au sein du monde universitaire.

Le titre de ce livre important est une référence au livre De la question sociale à la question raciale ?, publié en 2006 aux éditions La Découverte. Livre collectif dirigé par Didier et Eric Fassin, au lendemain de deux journées d’étude tenues à l’EHESS mais également dans le contexte historique des révoltes urbaines dans des quartiers populaires en 2005. Ouvrage auquel nos deux auteurs ont contribué. Le fil conducteur de ce livre, pour Noiriel et Beaud, était de savoir si la question sociale était en train de devenir une question raciale en France. Les contributions diverses à cet ouvrage avaient ouvert un débat important au sein de l’Université, débat non clos, qui a envahi la scène médiatique dans toute sa multiplicité.

Dès les premiers mots de l’introduction de Beaud et Noiriel, les auteurs constatent que, depuis une quinzaine d’année, la multiplication des « affaires raciales » déclenche des polémiques qui s’auto-alimentent presque sans fin. Ils convoquent Pierre Bourdieu et sa recherche sur les « cécités croisées » avant de fixer l’objectif de leur travail : « dans un contexte de grande tension autour de ces questions, il nous a semblé urgent de défendre l’autonomie de la recherche en sciences sociales pour aider les lecteurs à clarifier les enjeux qui sont au cœur des polémiques publiques, en nous limitant au seul cas franco-français ».

Le livre est découpé en trois chapitres, un classique attendu de nos deux auteurs : Une socio histoire de la catégorie de race. Dans cette partie, l’historien et le sociologue remontent au mitan du XIXe siècle et terminent au moment des luttes d’indépendances, notamment celle du peuple algérien, faisant référence à Frantz Fanon qui refusait de définir le Noir par son passé ou par des « valeurs noires », car, disait-il : « je n’ai pas le droit de me cantonner dans un monde de réparations rétroactives » (p.134).
L’enjeu du second chapitre, Un tournant identitaire : autour de « classes » et de « races », est l’analyse d’un renversement de l’association lutte sociale et lutte antiraciste au profit « d’une droite identitaire qui domine aujourd’hui ». Ce chapitre est l’analyse par Beaud et Noiriel de la grande traversée que nous connaissons depuis les années 1970 et la perte de l’hégémonie culturelle de la gauche. Les deux auteurs y convoquent Antonio Gramsci. De SOS Racisme au mouvement des Indigènes de la République, du MTA (Mouvement des travailleurs arabes) aux mouvements dits « beurs », les références s’affolent. La difficulté de penser l’évolution du capitalisme fait des ravages dans la société civile mais également au sein de l’Université. Les auteurs font le constat d’une légitimation, au fil du temps, de la question raciale en France avec les travaux pionniers de Colette Guillemain et sa thèse intitulée : Un aspect de l’altérité sociale : le racisme, genèse de l’idéologie raciste et langage actuel (1969). C’est dans la thèse de C. Guillemain qu’apparaîtra pour la première fois le mot « racisé » qui désigne selon elle « tous les porteurs d’une marque que ne portent pas les majoritaires... Dans une société blanche, le blanc ne sait pas qu’il est blanc » ! (p.186). Cette légitimation va trouver le chemin de l’institutionnalisation des études raciales à l’Université et dans l’espace public. Nos auteurs analysent les réseaux porteurs, leur efficacité et la place significative et signifiante tenue par des chercheurs américains. Le jeu également de l’historien devenu spécialiste des plateaux de télévision, voire chroniqueur. Bourdieu est de nouveau invité dans le débat lorsqu’il écrit dans les Méditations pascaliennes : « s’il est bon de rappeler que le genre, la nation, l’ethnie ou la race sont des constructions sociales, il est naïf, donc dangereux de croire ou de laisser croire qu’il suffit de déconstruire ces artefacts sociaux, dans une célébration purement performative de la résistance pour les détruire : c’est en effet ignorer que la catégorisation… est inscrite dans l’objectivité des institutions, c’est-à-dire des choses et des corps… Et l’on peut douter de la réalité d’une résistance qui fait abstraction de la résistance de la « réalité » » (p. 193).

Le troisième chapitre, L’affaire des quotas dans le football français (2011), est une sorte de discours de la méthode qui part d’une information parue le 28 avril 2011 dans Mediapart : « Foot français, les dirigeants veulent moins de Noirs et d’Arabes ». Les journalistes accusent de discrimination raciale les responsables du football français et laissent sous-entendre du racisme de leur part… pour faire un buzz il n’y pas mieux ! 113 pages du livre (qui en compte 421) sont consacrés à une réflexion sur le racisme dans le foot, le jeu et la parole des médias. Je laisserai le lecteur curieux découvrir ces pages qui dévoilent les ombres que nous devons affronter. Les auteurs eux précisent : « le rôle des sciences sociales consiste à analyser avec recul les faits et surtout à refroidir l’objet » (p.334).

Dans leur conclusion, Beaud et Noiriel invitent notamment deux écrivains : tout d’abord Marcel Proust et son amer constat, au lendemain de l’affaire Dreyfus, que l’antisémitisme de l’aristocratie n’était pas ébranlé : « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances, ils n’ont pas fait naître celles-ci, ils ne les détruisent pas ; ils peuvent leur infliger le plus constant démenti sans les affaiblir » (Du côté de chez Swann, A la recherche du temps perdu). Et Toni Morrison a le dernier mot dans ce livre, comme une volonté de chercher encore et toujours les mots justes pour dire l’effroyable sans être dépossédé par cela. Dans un entretien avec Pierre Bourdieu pour la revue Vacarme elle dira : « donner au lecteur ce à quoi on n’a jamais droit : un regard immédiat qui lui permette de voir comme il ne voit jamais. Tout cela nécessite un nouveau discours, un nouveau langage ».